En plein cœur de la transition énergétique, la Banque centrale européenne (BCE) multiplie les discours sur son alignement avec les objectifs de neutralité carbone. Pourtant, une enquête publiée le 23 avril 2025 par Reclaim Finance et Urgewald vient de mettre à nu un paradoxe institutionnel de taille.
La BCE épinglée pour son soutien indirect aux énergies fossiles
Selon cette analyse, la BCE a réintégré dans son système de garanties monétaires — les fameux « collatéraux » acceptés en échange de liquidités — des actifs émis par neuf entreprises majeures du secteur fossile, parmi lesquelles TotalEnergies, BP, Eni, Repsol et Wintershall Dea. Montant total des actifs concernés ? 12,96 milliards d’euros, soit un niveau équivalent à celui atteint au début de l’année 2023, avant le durcissement temporaire des critères d’éligibilité.
Le problème ? Ces entreprises sont toutes impliquées dans de nouveaux projets pétroliers et gaziers incompatibles avec les engagements climatiques européens. Pire encore, certains de ces actifs présentent une maturité supérieure à 20 ans, ce qui envoie un signal implicite mais clair : ces investissements ont la bénédiction de la BCE, à long terme.
La lutte contre la pollution oubliée ?
L’initiative de la BCE intervient en contradiction directe avec sa propre orientation stratégique publiée en 2021, où elle annonçait vouloir « verdir » son cadre opérationnel. La remise en cause est d’autant plus vive que ces actifs sont acceptés sans la moindre exigence en matière de réduction des émissions carbone ou de sortie progressive du charbon.
Dans un contexte où les institutions financières européennes sont appelées à intégrer les critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) dans leur fonctionnement, cette décision suscite l’indignation : « La BCE a déclaré vouloir verdir ses activités, mais en réalité, elle soutient certaines des entreprises les plus polluantes d’Europe. », souligne Clarisse Murphy de Reclaim Finance.
Et l’ONG Urgewald d’ajouter : « La BCE devrait l’écouter attentivement et prendre les mesures qui s’imposent pour améliorer son cadre de garanties. »
Une décision sans réel fondement économique ?
Dans son dernier rapport de décembre 2024, la BCE n’a fait aucune mention explicite de cette décision stratégique. Les projections macroéconomiques se veulent rassurantes : croissance du PIB attendue à 1,1 % en 2025, inflation stabilisée autour de 2 % à l’horizon 2026. Le soutien indirect aux énergies fossiles ne s’inscrit donc ni dans une logique de stimulation de l’économie réelle, ni dans une contrainte d’urgence financière.
L’enquête de Reclaim Finance rappelle pourtant un point essentiel : les sociétés concernées ne présentent aucun plan crédible de sortie des énergies fossiles, notamment en ce qui concerne le charbon. Certaines continuent même d’investir massivement dans l’exploration de nouveaux gisements. L’institution dirigée par Christine Lagarde avait pourtant annoncé en 2021 que l’exclusion des actifs climaticides serait progressivement intégrée dans sa politique monétaire.
À la lumière de cette volte-face, la BCE semble céder aux logiques de stabilité financière immédiate plutôt qu’aux impératifs de transition.
La BCE va-t-elle revenir sur sa décision ?
Reclaim Finance appelle aujourd’hui la BCE à rectifier le tir à l’occasion de sa révision stratégique prévue en juillet 2025. L’ONG propose que soit introduit un filtrage explicite des actifs carbonés, en cohérence avec les scénarios de neutralité publiés par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et les plans climat européens.
Le rapport « ECB Collateral April 2025 » détaille également la ventilation sectorielle de ces actifs controversés. Les entreprises concernées sont actives dans la chaîne complète du pétrole, du gaz et du charbon, avec une concentration particulièrement forte sur les émetteurs situés en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne.








