La récupération et l’exfiltration par les blocs américains et soviétiques des équipes de recherche nazies pour la conquête de l’espace ne sont-elles pas une première négation de l’histoire ?
Si on remonte quelques années en arrière, à la fin de la Première Guerre mondiale, Fritz Haber est probablement l’exemple ultime qu’en matière de science, l’éthique est dépendante de la direction industrielle choisie et toute découverte scientifique est indépendante de ses applications. Fritz Haber a été à la fois, après son doctorat en chimie, responsable de la synthèse de l’ammoniac, élément essentiel à la fabrication d’engrais azoté de synthèse et d’explosifs puissants. Le même procédé chimique sauvera des millions de gens de la famine via la production d’engrais de synthèse, et malheureusement sera aussi responsable de millions de morts dans la production d’explosifs à base de nitrate. Il sera récompensé pour ses travaux en 1919 en obtenant le prix Nobel de chimie (procédé de Haber-Bosch), et finira criminel de guerre pour ses travaux sur les gaz mortels (chlore puis le gaz moutarde appelé également ypérite). Comme le disait Hamlet : « Rien n’est bon ni mauvais en soi, tout dépend de ce que l’on en pense. » La science n’est en aucun cas porteuse d’intentions, seule son utilisation est orientée…
La réussite du programme Spoutnik soviétique n’a-t-elle pas permis d’ancrer l’idéologie communiste en URSS qui a mené plus tard à la guerre froide ?
Le miracle économique chinois a, par exemple, fait écho à cette histoire de l’excellence technique et scientifique du communisme soviétique, et le PCC souhaite en faire également un digne étendard de la puissance du pays. Même anticapitaliste, le monde communiste a besoin d’une victoire sur le terrain de l’adversaire pour en assurer sa propre portée par-delà ses propres frontières, sinon comment pourrait-il espérer gagner sa guerre cognitive face au monde occidental ?
À contrario, la sacralisation de la conquête de l’espace américaine n’est-elle pas l’origine de l’escalade des tensions entre les deux blocs ?
Les avancées dans le domaine de l’espace ont constamment été utilisées comme la pointe de diamant de l’industrie civile et militaire. Les années Reagan ont largement contribué au mythe de l’espace avec le programme anti-missile de la guerre des étoiles (1983), officiellement nommée Initiative de défense stratégique (IDS), qui contribua à alimenter encore l’escalade des tensions entre les deux blocs.
A contrario, cette industrie spatiale a souvent évité l’escalade finale et l’apocalypse nucléaire, en aidant la superpuissance d’un côté du rideau de fer de connaître la situation de l’adversaire de l’autre côté du mur. La citation célèbre de Sun Tzu « Connais ton ennemi et connais-toi toi-même » prend ici une dimension toute particulière… L’espace a ainsi pu éviter au monde une fin tragique, en apportant une certaine transparence aux deux camps ! Paradoxalement, l’espace est donc une industrie ambivalente d’escalade technologique autant que soupape de sécurité via l’apport de renseignement stratégique.
Comment en est-on arrivés à un rapprochement puis à une collaboration américano-soviétique ?
Néanmoins, malgré les grandes dissentions entre L’URSS de Leonid Brejnev et les États-Unis de Richard Nixon, sont signés le 24 mai 1972 les accords sur l’exploration et l’utilisation de l’espace à des fins pacifiques. Entre les premiers satellites de 1957 et cette signature de 1972, beaucoup de choses ont évolué dans le monde. Après la multiplication des lancements de satellites, l’envoi d’hommes dans l’espace puis sur la lune, les sommes incommensurables dépensées par les deux pays, puis les premiers incidents dans l’espace (crash de la capsule Soyouz en 1967 avec à son bord Komarov, retour dramatique de la mission Apollo 13 en avril 1970), une volonté commune de coopérer se cristallise autour de cette solidarité humaine nécessaire en cas d’accidents dans l’espace. La haute symbolique de la statue « Fallen Astronaut » laissée sur la lune en 1971 par l’équipage d’Apollo 15 est un exemple important de la commémoration des hommes morts lors de la conquête spatiale : 14 noms y figurent sans mention de leur nationalité, prouvant le souhait commun d’une universalité de la vie humaine, au-delà des systèmes politiques en place.
De son côté, le général de Gaulle a permis indirectement un rapprochement entre Américains et Soviétiques. Cette troisième voie qu’il souhaitait tant imprimer a permis d’initier l’envoi de nombreux scientifiques français pour se former aux États-Unis et coopérer avec ceux de l’URSS. La venue du Général de Gaulle à Moscou le 30 juin 1966 en confirme la contribution. La portée de sa venue est d’autant plus grande que le chef de l’État jouit d’une grande popularité parmi les hommes d’État occidentaux. Cette visite allant dans le sens de l’histoire, pour reprendre les mots du ministre Couve de Murville, est une étape certaine dans ce processus ou la France saura, et sera, être le lien entre les États-Unis d’une part, et l’Union soviétique d’autre part. Ne doit-on pas rappeler que de Gaulle deviendra le tout premier dirigeant d’un pays occidental à assister à un lancement d’une fusée Vostok 2 à Baïkonour au Kazakhstan ?








