« Le Suez d’aujourd’hui est beaucoup plus fort que celui de 2022 », interview de Pierre Pauliac, Co-Directeur Général de Suez & Directeur Division Eau.

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« Le Suez d’aujourd’hui est beaucoup plus fort que celui de 2022 », interview de Pierre Pauliac, Co-Directeur Général de Suez & Directeur Division Eau. © RSE Magazine

En avril 2025, Suez présentait ses résultats pour 2024, dernière année de l’ère Sabrina Soussan, ancienne PDG de Suez depuis 2022. C’est en effet en 2022 que Veolia finalisait le rachat de son concurrent de l’époque, à l’exception des activités « France » reprises sous la bannière Suez. 3 ans après cette opération qui a fait les gros titres de la presse économique de l’époque, bilan et perspectives du « nouveau Suez » avec Pierre Pauliac, co-directeur général de Suez et directeur de la division Eau.

L’annonce des résultats 2024 à la mi-avril 2025 a révélé des tendances apparemment contradictoires entre pertes et performances. Pouvez-vous décrypter pour nous ces résultats ?

Si l’on parle de performance, en effet, nous avons publié d’excellents résultats tant en progression globale du chiffre d’affaires à 3,5%, qu’en croissance de l’EBITDA à 13% ou qu’en génération de trésorerie à +102%. Il me semble important de rappeler ces fondamentaux de performance car factuellement cela traduit trois choses : premièrement notre rentabilité progresse plus vite que notre chiffre d’affaires témoignant de notre excellence opérationnelle ; deuxièmement la rentabilité de Suez s’améliore plus vite que celle du reste du marché, et troisièmement notre excellente trésorerie souligne notre capacité accrue à auto-financer notre croissance. Pour le reste, il s’agit d’écritures comptables qui n’ont aucun impact sur la trésorerie. Cela s’explique essentiellement par l’historique récent du groupe et surtout par son rachat il y a trois ans : nombre d’actifs du « nouveau Suez » ont été rachetés avec l’ensemble et doivent donc être comptablement amortis, quand bien même ces actifs auraient été largement amortis dans « l’ancien » Suez. C’est cet amortissement comptable qui fait passer le résultat net de positif à négatif.

Mais la dynamique commerciale est excellente ! Dans les déchets nous avons notamment remporté en 2024 un contrat exceptionnel de 1,4 milliards d’euros à Toulouse, ou encore cette victoire emblématique à Manchester au Royaume-Uni. Sur le marché de l’eau, en proportion de notre taille, nous sommes certainement les plus performants parmi les entreprises françaises, avec de belles réussites commerciales cette année notamment en Alsace, ou avec le contrat Rhône Ventoux et jusqu’à Tachkent en Ouzbékistan. On a étendu notre activité au Sénégal, et nous avons gagné un beau contrat à Sydney également. En France, nous remettons en jeu environ 200 contrats par an et nos clients sont satisfaits puisque plus des trois quarts d’entre eux nous renouvellent leur confiance. Il faut rappeler que la plupart de nos contrats sont des engagements de long terme, sur une décennie ou plus. Suez est une société qui a plus de 165 ans, et certains de nos contrats sont renouvelés depuis le 19ème siècle par exemple. Indépendamment des résultats, Suez dispose surtout aujourd’hui d’actionnaires de qualité avec une forte capacité d’investissement qui soutiennent à la fois notre croissance organique et les projets d’acquisition lorsque des opportunités se présentent.

En France, la consommation d’eau connait une décroissance tendancielle. Comment relevez-vous ce défi de la baisse d’activité ?

Oui, et on ne peut que s’en réjouir : c’est une bonne nouvelle pour la planète et la disponibilité de la ressource que la consommation d’eau baisse en France. Cette baisse est la conséquence de deux facteurs principaux : l’optimisation des usages du côté des consommateurs – faire autant, ou mieux, avec moins d’eau – et la réduction des pertes dans le réseau. Le dernier point est totalement de notre ressort et repose sur quantité d’innovations que nous développons et mettons en œuvre pour fiabiliser nos réseaux et limiter les pertes. Nos technologies permettent à la fois de réduire les possibilités de fuites et d’intervenir rapidement et efficacement en cas de fuites, pour atteindre des rendements des réseaux, c’est-à-dire le taux de fuite des réseaux, au meilleur niveau mondial.

La baisse globale de la consommation fait donc également partie de nos objectifs. C’est un sujet qui apparait d’ailleurs dans la plupart de nos contrats : les collectivités nous demandent souvent d’œuvrer à la réduction de la consommation en eau. Il convient de rappeler que si la lutte contre le changement climatique est un sujet touchant à la production d’énergie et à la décarbonation, l’adaptation au changement climatique inéluctable est un problème d’accès à la ressource en eau. C’est la raison pour laquelle nous devons collectivement continuer à investir dans la modernisation de nos installations par exemple pour lutter contre la pollution de l’eau, dans notre infrastructure, nos réseaux pour assurer le recyclage de l’eau, son stockage en nappes phréatiques ou le dessalement, encore peu répandu en France.

Précisément, quelles sont les innovations attendues ou disponibles sur ce marché ?

L’innovation est un sujet pris très au sérieux et est un pilier central de la stratégie et des investissements de Suez. 1300 chercheurs, techniciens et ingénieurs travaillent sur ces sujets chez Suez, dans des domaines allant de la sociologie des usages de l’eau aux procédés techniques de détection des fuites. Nous sommes d’ailleurs en 2024 la première entreprise environnementale française au classement de l’INPI en nombre de brevets. Et cette tendance devrait se poursuivre : entre 2022 et 2027, nos investissements en R&D auront augmenté de 50%.

Les innovations mises en œuvre ne sont pas uniquement technologiques mais c’est tout de même l’essentiel. Comme beaucoup d’entreprises, nous nous sommes saisis des opportunités offertes par l’intelligence artificielle pour économiser l’énergie, gagner en productivité, réduire les coûts de maintenance, réduire les frais d’exploitation… Les innovations « métiers » recouvrent, elles, trois domaines principaux qui sont liés, trois « lignes d’opérations » qui sont autant de problèmes à résoudre :  les déséquilibres de l’approvisionnement en eau (les déséquilibres saisonniers en particulier), la qualité de l’eau (le sujet des PFAS ou des microplastiques) et la décarbonation de nos activités. Mais l’innovation ce n’est pas uniquement de la technologie. Je profite de l’occasion pour rappeler que Suez joue un rôle de premier plan dans l’innovation sociale avec notamment des programmes de réinsertion ambitieux et efficaces. C’est aussi pour nous, acteur des territoires, avoir un impact sur nos communautés.

Comment résout-on les problématiques de déséquilibre de l’approvisionnement ?

La réduction des déséquilibres dans l’approvisionnement est un axe majeur d’innovations. Comme évoqué précédemment, il s’agit d’abord de travailler à la réduction globale de la consommation, en préventif et en curatif sur nos réseaux. Par exemple, nous pouvons aujourd’hui détecter une fuite immédiatement et la localiser à un mètre près, ce qui permet une intervention plus rapide et plus efficace. Ensuite, comme nous constatons une pluviométrie plus abondante l’hiver et plus rare l’été, il faut développer et améliorer le stockage, pour réinjecter par exemple dans les nappes phréatiques les surplus d’eau dégagés en hiver. C’est ce que nous faisons avec beaucoup de succès par exemple dans le Var. Nous sommes ainsi des pionniers du stockage en nappes. Il y a aussi la possibilité de recycler les eaux usées, ce qui est techniquement éprouvé avec des résultats irréprochables. Il y a dans ce domaine encore beaucoup de pédagogie à faire notamment auprès des autorités administratives qui peuvent avoir encore des réticences en France concernant l’eau de consommation. Ce n’est malheureusement uniquement autorisé que pour l’arrosage les golfs, les parcs par exemple à ce stade. Pourtant, la science et l’état de notre maitrise des technologies nous permettent de faire beaucoup mieux et beaucoup plus. Le calcul est vite fait : si vous parvenez à recycler plusieurs fois ( ?) ne serait-ce que 75% des eaux usées, vous multipliez la ressource par 3 ou 4. Enfin il y a la possibilité de recourir au dessalement, avec donc des stocks virtuellement infinis. La technologie, la consommation d’énergie les coûts sont désormais largement maitrisés, raison pour laquelle le dessalement connait un essor important dans de nombreux pays.

La qualité de l’eau est également un sujet très présent en R&D ?

Au-delà de la quantité, il faut évidemment penser à la qualité. C’est l’un des sujets sur lesquels Suez est l’une des meilleures voire la meilleure entreprise au monde en termes de technologies, qu’il s’agisse de la détection/analyse (on ne peut pas agir sur ce qu’on ne détecte pas) ou du traitement de l’eau en fonction des analyses, comme avec les filtres à charbons actifs. Technologiquement, nous pouvons tout traiter : PFAS, microplastiques, perturbateurs endocriniens… Evidemment, ces technologies ont un coût qui doit être pris en charge. Aujourd’hui, l’accélération des effets du changement climatique nous demande de changer notre rapport à l’eau, à sa consommation à son prix aussi.  Il s’agit de changer de paradigme. Les collectivités, les particuliers doivent en effet l’intégrer progressivement : je rappelle qu’en France nous avons l’un des meilleurs rapport qualité/prix de l’eau au monde. Si l’on veut maintenir ce ratio, les efforts supplémentaires que demandent désormais le traitement de l’eau doivent être reflété dans son prix.

Quels sont les développements internationaux prévus pour la division eau, au-delà de l’exemple de la Jordanie ?

Les clients internationaux nous permettent bien souvent de développer et produire des technologies avant que nos clients français les intègrent. Les pays du Golfe par exemple sont très exigeants en termes de qualité et de quantité, ce qui suppose beaucoup de technologies à mettre en œuvre. Le Moyen-Orient est ainsi notre zone de développement numéro un, avec l’Australie juste après. Historiquement, Suez a ou a eu également des contrats dans presque la totalité des capitales africaines, où nous poursuivons notre développement, mais certains marchés sont plus compliqués à pénétrer comme les Etats-Unis. Les affaires se portent globalement bien, nous avons par exemple signé pour 6 stations de dessalement sur les 18 derniers mois.

Sous l’impulsion de nos actionnaires, Méridiam, GIP, et la Caisse de dépôts, nous sommes désormais sur une dynamique de croissance et de développement sur le cycle 2025-2030. C’est un cycle de conquête ou de reconquête. Le premier cycle, 2022 à 2025 était un cycle de reconstruction et de retour de la performance, tout en se redonnant les moyens de réussir. Ça a été fait. Le Suez d’aujourd’hui est beaucoup plus fort que celui de 2022, mais, pour moi, il est aussi beaucoup plus fort que celui de 2021, grâce à nos actionnaires et à l’efficacité accrue en interne.

Après une année 2024 agitée au niveau du top management, comment le groupe a-t-il abordé l’année 2025 sous la présidence de Thierry Déau ?

La transition s’est faite en douceur grâce notamment au soutien et à l’implication de nos actionnaires dans le processus. La présidence assurée directement par l’un d’entre eux rassure beaucoup en interne, parce qu’elle symbolise l’engagement des actionnaires dans le futur du groupe. Les équipes sont actuellement très sereines et très engagées pour la suite, comme en attestent toutes nos études internes. Je le redis, j’ai la conviction (partagée en interne) que le Suez d’aujourd’hui est en bien meilleure forme que le Suez d’il y a cinq ou dix ans.

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