La grève est silencieuse, mais le signal est fracassant. En suspendant sa collecte de textiles, Le Relais met à nu les failles d’un système de tri à bout de souffle. En toile de fond : emplois en danger, manne financière bloquée et un éco-organisme sous le feu des critiques.
Le Relais en grève : la colère des chiffonniers modernes
Sur les trottoirs de France, les conteneurs estampillés Le Relais débordent. Non pas faute de main-d’œuvre, mais par volonté assumée de dire « stop ». L’association pionnière de la collecte textile entre en grève. Pas de banderoles, pas de piquets, mais une décision radicale : arrêter la collecte. Une manière d’alerter sur ce que ses responsables qualifient de « sous-compensation systémique » et de mettre en lumière l’asphyxie de toute une filière.
En première ligne : les structures d’insertion. Ces entreprises pas tout à fait comme les autres emploient des personnes éloignées de l’emploi, réinsèrent par le travail, trient, valorisent. Or, sur les plus de 3.000 emplois concernés, près de 30% relèvent de ce modèle. Des postes qui ne survivront pas à un financement à la dérive. Faute de solutions concrètes, « ce sont des faillites en cascade qui nous attendent », prévient Le Relais dans un document interne.
Un financement public-privé… qui ne finance plus
Le paradoxe est saisissant. Tandis que les structures de terrain s’effondrent, Refashion – l’éco-organisme en charge de la REP (Responsabilité Élargie du Producteur) textile – détient plus de 200 millions d’euros en trésorerie. Cet argent provient des contributions versées par les marques, elles-mêmes répercutées sur les achats des consommateurs. En clair : les usagers paient, les marques transfèrent, l’éco-organisme stocke. Mais sur le terrain, les aides stagnent.
Le Relais chiffre précisément ses besoins : 304 euros la tonne pour couvrir le tri. Ce qu’il reçoit ? 156 euros par tonne, soit presque moitié moins. Résultat : un modèle à la peine, des structures déficitaires et un sentiment d’abandon.
Un angle mort volontaire : que faire des textiles non recyclables ?
Autre point noir : les textiles non réutilisables. À l’heure actuelle, aucune filière de valorisation alternative n’est en place. Les vêtements trop usés ou mal triés s’accumulent. Personne ne les reprend. Pas même Refashion, pourtant censé organiser leur traitement. « C’est un vide logistique que nous comblons seuls, à nos frais », déplore une cadre du Relais.
Sans solution d’exutoire, le surplus pèse lourd. L’association réclame une organisation urgente, et surtout un financement à la hauteur de cette mission. Car derrière l’absence de reprise, il y a un choix : celui de ne pas assumer la fin de vie du textile, pourtant inscrite dans la REP.
Un appel clair à l’État : faire respecter les engagements des marques
Mais Le Relais ne s’arrête pas à la dénonciation. Il appelle ouvertement l’État à intervenir. Et plus précisément, le ministère de la Transition écologique, chargé de superviser le bon fonctionnement de la REP. « Les metteurs en marché financent Refashion. Ce sont eux qui siègent dans sa gouvernance. Ce sont eux qui peuvent exiger que l’éco-organisme remplisse sa mission d’intérêt général. » Ce n’est pas un tract militant, mais un extrait brut de leur appel à l’action.
Dans le viseur, une méthode comptable jugée inacceptable : Refashion intègre dans ses calculs les aides publiques à l’emploi, comme si elles venaient réduire les besoins de financement du tri. « C’est une manipulation », tranche le Relais. Ces aides sont issues de politiques d’insertion, pas d’un quelconque soutien à la filière textile. L’incohérence est telle qu’elle fragilise en priorité les structures les plus inclusives.
Le silence des metteurs en marché, la saturation du terrain
À l’échelle nationale, le tableau est sombre. Le secteur de la seconde main croule sous les invendus. Les marchés africains – longtemps exutoires des excédents européens – se ferment peu à peu. Le recyclage mécanique, lui, est encore embryonnaire. La « fast fashion », elle, tourne à plein régime.
Dans ce contexte, la grève du Relais agit comme une alarme. Une manière de forcer les marques à prendre leurs responsabilités, de demander à l’État de jouer son rôle de garant et de rappeler que l’écologie ne peut reposer uniquement sur les épaules des structures d’insertion.
Une rupture qui dépasse le textile
La colère du Relais dépasse de loin les bornes de ses conteneurs. Elle cristallise une tension croissante entre acteurs de terrain et dispositifs technocratiques. Derrière les mots se cache une réalité : si la solidarité est un pilier de la transition, encore faut-il la financer correctement.
Le temps presse. L’été 2025 marque peut-être une bascule. Soit les marques, l’État et Refashion rééquilibrent le système. Soit, à force de négliger la base, c’est toute l’architecture de la REP textile qui s’effondre. Et avec elle, une part essentielle de notre avenir circulaire.








