Retard dans la mise en œuvre de la directive EUDR : pourquoi les industriels s’inquiètent

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Deforestation Directive Eudr
Retard dans la mise en œuvre de la directive EUDR : pourquoi les industriels s’inquiètent © RSE Magazine

Des industriels de l’agro-alimentaire, parmi lesquels Nestlé, Mars Wrigley et Ferrero, déplorent le retard dans la mise en œuvre de la directive européenne anti-déforestation EUDR, estimant que ce report fragilise les investissements déjà engagés, installe une incertitude réglementaire et remet en cause l’ambition de préserver les forêts à l’échelle mondiale.

Adopté en 2023 et d’abord prévu pour entrer en application fin 2024, le règlement européen « EUDR » (EU Regulation on Deforestation-Free Products) vise à garantir que les produits commercialisés sur le marché de l’Union européenne ne proviennent pas de terres déboisées après 2020. Face à des sollicitations du secteur privé, la Commission européenne propose désormais un nouveau report d’un an, envisageant une entrée en vigueur effective au 30 décembre 2026 pour la majorité des opérateurs.

Les entreprises visées par la directive EUDR devront, pour introduire ou exporter des produits sur le marché européen, prouver que leurs chaînes d’approvisionnement sont « deforestation-free » (sans déforestation) et qu’elles respectent les lois applicables dans les pays d’origine. Concrètement, cela implique une due diligence renforcée, combinée à la traçabilité géo-localisée jusqu’à la parcelle de production. Ce dispositif couvre une large palette de matières premières et produits dérivés : cacao, café, huile de palme, bois, soja, caoutchouc, bœuf, cuir, papier… Il remplace le précédent Règlement Bois (EUTR) de 2010, en étendant les obligations au-delà du seul bois et en renforçant les sanctions et contrôles.

Les industriels sont déterminés à se mettre en conformité avec le futur règlement EUDR dès 2026 malgré tout

Concrètement, le règlement EUDR doit assurer :

  • des contrôles fiables sur les chaînes d’approvisionnement,
  • une responsabilité accrue pour les opérateurs,
  • une harmonisation européenne,
  • un effet dissuasif contre l’importation de produits liés à la déforestation.

La mise en place d’un système informatique (IT) de déclaration et de vérification est centrale pour opérer ces contrôles. La Commission justifie le report par l’insuffisance déclarée de cette infrastructure pour gérer le volume de transactions attendues.

Les industriels reprochent à ce retard de compromettre la visibilité et la rentabilité de leurs investissements. Dans leur lettre à la Commissaire Roswall, ils soulignent que beaucoup d’entre eux avaient déjà engagé des efforts (technologie, traçabilité, audits) en s’appuyant sur le calendrier initial, « en bonne foi ». En outre, tout retard supplémentaire « compromettra la confiance de l’industrie dans les engagements réglementaires de l’Europe, créera une incertitude considérable et des coûts de mise en conformité pour les entreprises, et mettra en danger les forêts du monde entier », font-ils valoir dans une lettre ouverte.

Pour ces entreprises, le report représente un double coût :

  • coût direct lié à l’ajustement des systèmes,
  • coût indirect lié à l’instabilité réglementaire, qui pèse sur la confiance et la compétitivité.

Certaines firmes affirment même rester prêtes malgré le report : « Nous sommes en bonne voie pour nous conformer pleinement aux obligations du règlement EUDR d’ici le 31 décembre 2025 ».

Les enjeux stratégiques pour les entreprises et la durabilité

D’un point de vue business, ce retard crée un risque de concurrence asymétrique : les acteurs peu préparés pourraient bénéficier d’une marge temporaire, au détriment de ceux qui avaient anticipé les exigences strictes de la directive. Dans la lettre, les entreprises suggèrent des alternatives au report pur et simple, comme une période de grâce temporaire, la reconnaissance d’une incapacité (force majeure) liée aux contraintes informatiques, ou la création d’un comité technique pour faciliter la mise en œuvre.

Le retard dans l’application de la directive EUDR affaiblit l’arsenal réglementaire de l’Union européenne contre la déforestation. WRI alerte que repousser encore l’entrée en vigueur mine la crédibilité de l’engagement européen sur le climat.

En 2024, la perte de forêts tropicales a atteint un niveau record : 6,7 millions d’hectares détruits. Par ses importations, l’UE serait responsable de 13 à 16% de la déforestation mondiale liée au commerce, malgré 7% de la population globale. La mise en place réelle de l’EUDR est donc un levier crucial pour réduire cette empreinte.
Pour les entreprises, respecter la directive est devenu un élément de licence sociale à opérer. Opérer dans un contexte où l’on tolère les reports affaiblit la perception d’engagement durable, face aux consommateurs, aux investisseurs et aux ONG.

Sur le plan concurrentiel, une mise en conformité anticipée peut devenir un avantage : meilleure gestion des risques, différenciation durable, anticipation des chaînes d’approvisionnement. Mais cela nécessite des investissements en technologie, traçabilité, audits etc.

Par ailleurs, des modifications envisagées dans le texte (ex. création d’une catégorie « no-risk country ») pourraient alléger certaines obligations dans les pays dits à faible risque, ce qui est dénoncé comme une porte ouverte à des contournements.

Enfin, la stabilité réglementaire est essentielle. Une directive mal appliquée ou sans assise opérationnelle risque de semer incertitude, freiner les engagements à long terme, et affaiblir la crédibilité des stratégies RSE des entreprises.

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