Chercheuse de formation, civile en territoire militaire, femme dans un monde d’hommes, Bérangère Rouppert a occupé une fonction méconnue et stratégique au sein de l’opération Barkhane : celle de POLAD, conseillère politique du commandement. Dans son livre POLAD, elle livre un témoignage rare, lucide et sans concessions sur les mécanismes de décision militaire, la place des femmes dans les cercles de pouvoir, et la réalité du terrain sahélien. Pour la parution de cet ouvrage coup de poing, elle a accepté de répondre à notre interview et revient avec nous sur son expérience, ses combats, et ce qu’il reste à accomplir pour que la compétence l’emporte enfin sur les apparences.
Vous dites que l’on vous prenait parfois pour la secrétaire : comment avez-vous imposé votre autorité dans cet univers masculin ?
Bérangère Rouppert : Le travail. Le travail. Le travail. Pour le moment, comme le combat n’est pas encore gagné, il n’y a que ça : le travail grâce auquel il est possible de prouver sa compétence.
Pas de traitement de faveur. Même rythme que tout le monde. Je n’étais ni diplomate ni de la maison « Minarm » (ministère des Armées) donc pour certains je n’avais pas ma place au sein de la force. Le seul moyen de m’imposer était de travailler pour prouver ma compétence et donc ma légitimité à être sur le théâtre à cette fonction.
Jamais il n’a été demandé à un de mes autres collègues colonels avec un poste à responsabilités de montrer patte blanche : il avait le grade et la fonction et cela suffisait pour justifier de sa compétence… même s’il est arrivé que certains ne soient pas compétents sur le poste leur ayant été attribué. Me concernant, le présupposé était l’inverse : j’étais jeune avec un caractère aussi fort que mon rire, il m’avait été donné un statut d’officier commissionné au grade de capitaine au milieu de colonels expérimentés et de généraux, et l’on se demandait ce que je faisais là et pourquoi j’étais là… Cela s’explique aussi sans doute par le fait que cette fonction est mal connue voir inconnue de beaucoup de militaires français.
Néanmoins ce sont des hommes courageux, souvent discrets et fins stratèges, qui m’ont aussi le plus aidée et mis le pied à l’étrier, car nos échanges leur montraient que j’avais une plus-value. Être écartée par le groupe de commandement en place lorsque je suis arrivée m’a aussi permis de travailler avec l’état-major et de leur montrer ce que je pouvais leur apporter et à quel moment lors du processus de planification : d’une part, cela m’a permis de connaître de façon approfondie les méthodes de planification, et, d’autre part, d’être pleinement opérationnelle quand mon premier chef est arrivé trois mois après moi.
En quoi votre regard de femme a-t-il, selon vous, modifié certains rapports ou situations ?
BR : Je ne suis pas certaine que le fait d’être une femme ait vraiment joué pour les décisions de la force. Il y a une seule situation où je me suis rendu compte que, parce que femme, l’on aurait pu m’utiliser à d’autres fins, car j’ai le contact très facile et sincère, j’aime les gens, je les écoute et je m’intéresse à eux, à qui ils sont et ce qu’ils ressentent. Et je sais aussi garder pour moi ce qui relève du non-professionnel, comme des états d’âme, tout en faisant passer des messages à mon chef ensuite.
En revanche le fait d’être une civile, une ancienne chercheuse, avec une expertise sur la zone me permettant d’être assertive dans mes propos a eu deux conséquences majeures :
— la première était que le groupe de commandement arrivé à l’été 2017 et une partie de celui arrivé à l’été 2018 ont prêté une oreille attentive à mes propos.
— la seconde a été que, oui, mon réseau avec qui j’avais tissé des liens depuis des années savait qu’il pouvait me parler, me faire confiance et faire passer des messages – sachant qu’il y a évidemment toujours un risque de manipulation que l’expérience permet logiquement d’éviter.
Vous plaidez pour des nominations fondées sur les compétences, non sur le genre : comment avance-t-on concrètement dans ce sens ?
BR : Les avis sont partagés : certaines de mes collègues femmes estiment que si l’on n’avait jamais imposé des quotas, rien n’aurait jamais changé, ni dans le public, ni dans le privé et encore moins dans les armées ou a politique. Elles ont sans doute raison, mais l’inconvénient est qu’aujourd’hui lorsqu’une femme arrive à un poste à responsabilités, elle ne sait plus si c’est pour sa compétence ou pour remplir le quota permettant de satisfaire à des critères RSE dans une entreprise ou répondre aux obligations légales. Et si les femmes ont des doutes, imaginez les hommes !
En revanche, ce qui est certain c’est qu’il faut arrêter de nommer des femmes dépourvues de compétences sur un poste précis, quelle que soit la raison de cette nomination, notamment sur des postes exposés ou à forte visibilité, car cela contribue à décrédibiliser l’ensemble de la gent féminine !
Pour ma part, je pense qu’une part de l’ancienne génération souvent qualifiée de « misogyne » – à qui l’on peut reconnaître qu’elle n’a pas été accompagnée dans cette transition d’une plus grande place accordée aux femmes dans tous les pans de la société – est en train de disparaître tandis que l’autre a accepté cette place.
Néanmoins des tabous persistent : l’embauche d’une jeune femme sans enfant revient à s’exposer à une éventuelle grossesse et, oui, c’est malheureux à dire, mais des femmes font un choix entre être mère et working girl. Le « Je veux tout », titre d’un livre d’une ancienne ministre et députée n’est pas valable pour toutes les classes sociales en raison des coûts engendrés par les gardes d’enfants ou des horaires de travail incompatibles avec une vie de famille pour un très haut cadre. Est-ce que le congé paternité a changé la donne ? Est-ce qu’une politique nataliste ne revient pas à faire un pas en arrière pour la place des femmes ? Donner une place plus importante aux femmes dans les médias sur des sujets perçus comme « masculins » ou dans les « sélections des leaders en devenir » pourrait-il contribuer à faire évoluer la donne ?
Autant de questions qui mériteraient d’être étudiées, car l’hypocrisie sociétale est partout – preuve en est de certains cercles toujours interdits aux femmes : les femmes ont leur place partout, mais dans les faits, il n’en va pas de même, chacun peut l’expérimenter et beaucoup d’hommes en sont conscients : une femme au caractère fort, qui réussit, mais qui a choisi la liberté dans plusieurs pans de sa vie est beaucoup plus épinglée socialement parlant, il suffit de regarder les réseaux sociaux. Dans l’emploi ou le sport, les inégalités salariales ou de primes à la réussite sont encore très présentes. Politiquement, les visées électoralistes prennent le pas sur la sincérité des engagements. Inversement, la masculinisation de certains métiers ne va pas de soi non plus et est toujours perçue de façon étranger : il n’y a pas de recette miracle, le temps et l’évolution des mœurs feront leur travail.
Pour ma part, aujourd’hui je me dis « tant pis pour eux » s’ils ne me recrutent pas et ne me gardent pas, car ils n’ont pas su voir mes compétences et ont préféré s’arrêter sur l’âge, le caractère, l’atypisme ou, pire, le risque que je puisse faire de l’ombre ! Mais je vous rassure il m’a fallu du temps pour arriver à me dire cela, car à chaque fois c’était la remise en question destructrice qui s’installait.
Des figures féminines, dans l’armée ou ailleurs, vous ont inspirée dans votre parcours ?
BR : Pas spécialement. En revanche je me suis souvent dit « Rouppert pense à celles qui t’ont précédée, à qui on a sabordé le travail, dont on s’est approprié les écrits et les travaux de recherche, etc. pour relativiser ! »
Il y a néanmoins des femmes qui m’ont fait rêver ou dont j’admire le parcours : gamine cela pouvait être Natacha Rostov, Scarlett O’Hara ou Jeanne d’Arc ; plus grande cela a été des figures telles que Geneviève de Galard, Yvonne de Gaulle ou Simonne Delattre de Tassigny dont l’abnégation, le courage, l’amour et la dignité m’ont tout autant ébranlée. Aujourd’hui, j’ai une immense admiration pour toutes les femmes de militaires, pour les veuves de guerre et les épouses de blessés de guerre : dans l’ombre, elles sont un formidable soutien pour les hommes qui engagent leur vie pour la défense de la nation et elles dirigent leur maison comme de vraies femmes d’entreprises ! Malheureusement elles sont souvent trop invisibilisées à mon sens : et oui, je ne le cache pas, j’espère un jour pouvoir jouer un rôle clé, dans l’espace politique, pour les mettre en avant et les soutenir.









