Crédits et compensation carbone : une stratégie inefficace ?

L’étude relayée par The Guardian fait clairement le lien entre les défauts scientifiques du marché carbone et les défis concrets auxquels font face les politiques RSE d’entreprise.

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La majorité des crédits carbone ne valent-ils rien ?
Crédits et compensation carbone : une stratégie inefficace ? © RSE Magazine

Dans un article publié le 6 octobre 2025, The Guardian rapporte les conclusions d’une importante revue systématique mature menée par des chercheurs à l’Université d’Oxford, selon laquelle la plupart des programmes de compensation carbone souffrent de « problèmes systémiques inextricables ». Cette remise en cause fragilise un pilier stratégique de la RSE : l’idée que les entreprises peuvent compenser leurs émissions en investissant dans l’élimination de carbone ailleurs. À l’ère de la transparence et de l’exigence éthique, l’étude impose une réévaluation urgente des pratiques RSE « carbone ».

L’échec de la compensation carbone

L’article souligne que l’échec de la compensation carbone ne tient pas à des « quelques mauvais exemples », mais à des défauts inhérents au système lui-même selon Stephen Lezak, chercheur à Oxford cité dans l’article.

Les chercheurs ont examiné 25 ans de données et identifié des failles majeures qui rendent les crédits carbone dans beaucoup de programmes « de mauvaise qualité ». Parmi les principaux problèmes mis en avant :

  • Double comptage et surcréditation : des projets reçoivent des crédits pour des réductions d’émissions qui auraient eu lieu de toute façon.
  • Non-permanence : les projets (notamment forestiers) peuvent être annulés par des incendies ou d’autres perturbations.
  • Fuite (leakage) : protéger une zone peut simplement déplacer les activités émettrices ailleurs.
  • Manque de transparence et capacités réglementaires : les normes internationales récemment adoptées n’ont pas suffisamment corrigé ces problèmes.

De fait, les auteurs estiment que la majorité des crédits émis dans les grands programmes sont “junk” (sans valeur climatique réelle). Par ailleurs, l’étude signale que certains secteurs, tels que les cuisinières propres ou la capture de gaz de décharge, pourraient être mieux adaptés à des programmes de compensation, à condition d’améliorations méthodologiques sérieuses.

Enjeux pour les entreprises engagées en RSE

Pour une entreprise qui valorise la responsabilité sociétale, s’appuyer sur la compensation carbone comme pierre angulaire de sa stratégie pose désormais des défis majeurs.

Perte de crédibilité et risques réputationnels

Lorsque la presse ou des ONG commencent à qualifier la majorité des crédits carbone d’“inefficaces” ou “junk”, les entreprises peuvent être accusées de « greenwashing » — c’est-à-dire de promouvoir une image écologique sans résultats tangibles. La promesse de neutralité carbone peut devenir un boulet si des audits externes ou des révélations médiatiques démontrent que les crédits achetés n’ont pas réellement fixé de carbone.

Réorientation nécessaire de la stratégie RSE

À la lumière de ces critiques, les entreprises devront reconsidérer le rôle des crédits carbone dans leur politique climatique :

  • Mettre davantage l’accent sur la réduction interne des émissions, à travers des gains d’efficacité, la transition vers les renouvelables, la sobriété énergétique.
  • Exiger des crédits de haute intégrité, issus de projets transparents, vérifiables, additionnels, permanents, sans double comptage — mais aussi accepter que cela limite le recours aux crédits comme solution principale.
  • Adopter des schémas de contribution plutôt que de compensation : contribuer à des initiatives collectives sans revendiquer que cela « neutralise » ses propres émissions.
  • Mettre en place des reportings plus rigoureux, avec vérification indépendante, divulgation des méthodologies et des risques associés aux projets soutenus.

L’étude relayée par The Guardian fait clairement le lien entre les défauts scientifiques du marché carbone et les défis concrets auxquels font face les politiques RSE d’entreprise. En ce sens, elle change la donne pour les stratégies de neutralité.

Vers une réforme de la compensation carbone ?

Les auteurs recommandent de phaser les offsets qui ne réalisent pas de retrait vérifiable de CO₂ et d’orienter les marchés vers les technologies de captage et stockage permanents (Carbon Dioxide Removal). Les entreprises doivent donc privilégier les crédits issus de tels procédés, même s’ils sont plus coûteux ou en nombre limité.

Le rapport appelle également à abandonner l’idée que chaque tonne émise peut être compensée ailleurs par un même émetteur. Il préconise un modèle dans lequel les entreprises contribuent à des projets généraux de réduction climatique sans revendiquer que cela annule leurs propres émissions.

Enfin, l’étude critique les normes récemment adoptées (par exemple via les accords internationaux) pour ne pas avoir suffisamment corrigé les défauts de base.

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