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Rémi Casanova et la figure du Bouc émissaire

20/05/2020



Le premier chercheur à avoir utilisé ce concept est l'anthropologue écossais, James George Frazer, dans Le Bouc émissaire, étude comparée d'histoire des religions. La figure du bouc émissaire fait partie inhérente de la survie d'un groupe, qui pour se protéger de ses antagonismes et éviter toute forme de rivalité mimétique, va chercher dans la figure du bouc émissaire, un moyen de réconciliation collective. Le bouc émissaire a donc pour fonction d’exclure la violence interne au groupe (en refusant d'aborder certains tabous) vers l’extérieur du groupe, en faisant converger la contestation vers une cible unique qu'il s'agit d'exclure.



Définitions du Bouc émissaire

Tout groupe social est amené à développer un processus d'émergence du bouc émissaire, qui en fonction de stratégies individuelles, collectives ou institutionnelles peut être amené à se renforcer, se réduire ou se réorienter vers d'autres logiques collectives.
 
Le bouc émissaire est celui qui, au prix de son exclusion (physique ou symbolique) va permettre aux membres d'un groupe en dépit de leurs différences de vues ou d'intérêts, de se réconcilier et d'apparaître ainsi unis face à un "ennemi commun". La figure du "bouc émissaire" a donc un rôle et une utilité au sein d'un groupe, en contribuant à créer les conditions d'une réconciliation collective aux dépens d'un acteur qui va cristalliser l'ensemble des problèmes soulevés au sein du groupe concerné. Elle contribue à créer une dynamique du "tous contre un", facteur de mobilisation et de cohésion, en vue de fédérer les membres de l'équipe et ainsi de les réconcilier face à des antagonismes qui auraient pu initialement les éloigner.
 
On devient bouc émissaire en trois temps. Le premier temps est la discrimination qui consiste à créer une barrière, une distance sociale entre l'individu cible et le groupe, afin de distinguer les uns et les autres à travers des signes personnels (genre, âge, origine sociale) ou sociaux (rôle, fonction, compétences) . Le terme de discrimination vient du latin "discriminis", qui signifie « séparation ». Il vise donc à opérer une distinction concernant une personne ou un groupe de personnes sur des critères tels que l'origine sociale ou culturelle, la religion ou le genre (catégorisation sociale des individus sans effet immédiat). Le second temps est de nature offensive et correspond à des actions menées par le groupe pour affaiblir l'individu cible, via un processus de stigmatisation.  C'est à ce moment que les signes distinctifs identifiés vont devenir des signes victimaires à la base de reproches. Durant cette phase, la cible identifiée va subir des agressions verbales ou physiques, visant à l'empêcher de revendiquer une position sociale au sein du groupe et à réduire les tentatives de défense de l'accusé. Etymologiquement, la stigmatisation consiste en l’action de  marquer de manière définitive le corps d'un individu, afin de lui donner une cicatrice distinctive. Dans son utilisation contemporaine, ce terme décrit la mise à l’écart d’une personne pour ses différences supposées qui sont considérées comme contraires aux normes du groupe considéré La stigmatisation cherche donc à limiter les effets de résistance potentielle du bouc émissaire désigné et à renforcer sa position déviante au sein du groupe (réprobation sociale). La stigmatisation a donc un rôle fondamental dans le maintien des relations de pouvoir et de contrôle du groupe. Le dernier temps concerne l'exclusion de l'individu cible du groupe (sacrifice réel ou symbolique de la personne) et l'officialisation qu'il fait désormais figure d'ennemi ou d'adversaire pour le groupe considéré.

La figure du bouc émissaire peut donc se voir comme un processus de réconciliation collective (temporaire), fondé sur une logique de substitution puis d'exclusion. La substitution a l'avantage  de remplacer les antagonismes non résolus par le groupe (tabous), par un nouveau problème (bouc émissaire) qu'il est possible d'analyser (discrimination) et de traiter (stigmatisation puis exclusion). Il s'agit ici de ménager des tabous  qui pourraient être des facteurs de discorde et de désintégration du groupe. Le bouc émissaire est donc celui vers qui la violence collective du "tous contre tous" (rivalités mimétiques) peut évoluer vers une logique du "tous contre un". Son exclusion va permettre paradoxalement de sauver l'unité du groupe.

Un processus cyclique

Le processus de bouc émissaire est cyclique et comprend différentes étapes (au nombre de sept).

Dans un groupe au départ, tout se passe en règle générale correctement et pourtant le processus de discrimination est déjà enclenché (phase 1). Le groupe réussit à remplir sa mission dans un climat apaisé. Pendant cette phase, chacun est à sa place et obéit aux règles prescrites. Chacun accepte son rôle et ses missions, avec plus ou moins d’entrain et aborde la relation à l'autre de façon normale. La discrimination peut ainsi se développer naturellement: les signes distinctifs s'affirment mais sans heurts. On repère des différences mais sans juger. En phase 2, des obstacles institutionnels réels ou imaginaires commencent à émerger, venant alimenter les antagonismes ou tabous au sein du groupe. Des clivages vont se former, des sous-groupes vont se créer, avec la constitution progressive d'alliés et d'opposants. Ces difficultés vont augmenter avec le temps, en fréquence et en gravité.

Face à des obstacles difficiles à aborder, la phase 3 concerne la recherche de bouc émissaire, phase d'accusations et de reproches diversifiés et désordonnés. Les signes distinctifs deviennent progressivement des signes potentiellement victimaires (multiplication des objets d'accusations et des accusateurs). La situation va commencer à s'orienter sur celui ou ceux qui vont devenir bouc émissaire (logique d'accusation). La phase 4 est la phase de désignation des bouc émissaires, avec un resserrement des accusations sur une population cible. Cette étape correspond à un processus de concentration des membres sur une cible donnée, considérée comme le problème majeur du groupe (focalisation).

Une fois le bouc émissaire désigné, on assiste à une logique d'emballement fédérateur (phase 5) avec un auto-renforcement mimétique des comportements accusateurs (logique de déchaînement collectif avec mécanisme de lynchage). Cet emballement mimétique débouche sur le dénouement du processus qui marque la fin de la dynamique collective (défoulement) et la logique de l'exclusion du bouc émissaire (phase 6).

La fin du cycle (phase 7) est marquée par la réconciliation éphémère des membres du groupe (état de grâce), qui voient leur cohésion renforcée (relâchement des tensions). Mais après cette période d'accalmie retrouvée, le groupe reprend sa vie et un nouveau cycle peut alors commencer.

Si le processus du bouc émissaire obéit généralement aux mêmes étapes, la fréquence peut varier en fonction du climat social dans le groupe (existence ou non de tensions fortes au sein du groupe qui a été constitué). Le processus et surtout son dénouement sont également fortement dépendant de la situation initiale  vécue par le groupe. Si le groupe connaît initialement des tensions fortes, le processus du bouc émissaire débouchera une logique sacrificielle (la victime est condamnée et sacrifiée). Si le groupe entretenait au contraire des relations plus pacifiées, le processus peut déboucher sur une réhabilitation de la victime. La gestion du processus est aussi tributaire de la force du bouc émissaire selon qu'il détient un poids dans l'institution (pouvoir réel et symbolique). Enfin, le dernier critère à prendre en compte concerne le lien entre le bouc émissaire et le coeur de mission du groupe (finalités), lorsque par exemple la victime désignée détient une fonction indispensable à la vie de groupe (cas d'un chirurgien dans un hôpital).

Conclusion

La figure du bouc-émissaire permet d'analyser la façon dont un groupe va utiliser une cible donnée et ses signes distinctifs pour déplacer la contestation de l'intérieur (violences internes) vers l'extérieur, en invoquant un problème de substitution qui évite d'aborder les vrais antagonismes ou tabous associés au groupe. Le bouc émissaire se présente donc comme la victime expiatoire, utile à tout groupe, pour faire converger la contestation vers une cible unique et contribuer ainsi à réconcilier des individus dont la révélation de certains tabous pourrait conduire à des conflits internes. Pour qu'une telle démarche puisse se faire, plusieurs conditions sont nécessaires. Tout d'abord, un fois le groupe constitué, des contestations au sein du groupe doivent émerger et donner lieu à une volonté des membres de rechercher une potentielle victime de substitution pour préserver la cohésion du groupe. Ce bouc émissaire doit être identifié et reconnu comme tel par les autres membres du groupe et être suffisamment crédible pour déplacer le problème en dehors du groupe constitué. Le bouc émissaire doit donc se voir comme un mécanisme collectif permettant à un groupe (institution, société, équipe) de survivre à la violence générée par des conflits internes non résolus (antagonismes), en vue de les transférer à une cible qui sera chargée d'assumer les problèmes potentiels du groupe dans une logique de substitution.

Pour aller plus loin

Anzieu D., La dynamique des groupes restreints, P.U.F, 1990.

Casanova R.  « Le phénomène du bouc émissaire, support de l’accompagnement institutionnel » in Contradictions, « Travail social, insertion sociale et professionnelle. », janvier, 2010, p.101-112.

Casanova R., L’intégration à rebours, vers une appréhension positive des signes distinctifs, Cahiers pédagogiques, n°480, mars, 2010, p.22-23.

Casanova R.. Le bouc émissaire, un indicateur des évolutions sociétales ?, Colloque « Crise en éducation », Université Paris Ouest, Nanterre, 28-29 octobre, 2011.

Casanova R., Astérix en Corse, approche comparée du bouc émissaire dans des environnements sociaux culturels distincts , in « figures du bouc émissaire dans les arts et la littérature en Europe latine et Amérique latine », journées d’études de l’école doctorale « Europe latine-Amérique latine », 29-30 novembre 2013, U? Sorbonne nouvelle Paris 3.

Enriquez E., De la horde à l’État, , Paris, Gallimard, 1983.

Girard R., Le bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982.

Girard R., Celui par qui le scandale arrive, Paris, Fayard, 2011.






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