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Michael C. Jensen et la théorie de l'agence

25/01/2021



Michael C. Jensen et William H. Meckling définissent, en 1976, la relation d'agence comme un contrat par lequel le principal engage un agent pour exécuter en son nom une tâche, sous la forme d'une délégation de décision. La théorie de l'agence est donc fondée sur une opposition entre deux agents : d'une part, le détenteur des moyens de production, appelé de manière générale, « le principal » (actionnaire) ; d'autre part, l'agent (dirigeant) qui gère et organise les moyens de production du premier à sa demande. Cette vision contractuelle de la firme permet d'identifier des divergences potentielles d'intérêts entre les partenaires de la firme, qu'il convient de prendre en compte et de gérer.



La relation entre le principal et l'agent: asymétrie d'informations et risques d'opportunisme

La théorie de l’agence s’inscrit dans une vision contractuelle de la firme, où les acteurs sont co-contractants et unis par des relations d’agence. La relation d’agence est « un contrat par lequel une ou plusieurs personnes (le principal) engagent une autre personne (l’agent) pour exécuter en son nom une tâche quelconque qui implique une délégation d’un certain pouvoir de décision à l’agent » (Jensen et Meckling, 1976). Ainsi, une relation d'agence est créée, lorsque l'une des parties, désignée comme l'agent, agit comme le représentant de l'autre partie, désignée comme le principal, dans un ensemble de décisions données.

La théorie de l’agence ou théorie des mandats entend ici remettre en cause le postulat qui représente l’entreprise comme un acteur unique, pour mettre l’accent sur les divergences d’intérêts potentielles entre les différents partenaires de l’entreprise (dirigeants, actionnaires et créanciers). En effet, pour ces auteurs, les différents acteurs de l’entreprise, s’ils veulent maximiser leur propre utilité, peuvent avoir des intérêts qui ne sont pas nécessairement convergents. 

Ainsi par exemple, les dirigeants d’une société, mandatés par des actionnaires, qui leur ont délégué leur pouvoir de décision, n’agissent pas nécessairement au mieux des intérêts de leurs mandants. Ils peuvent aussi profiter de la liberté qu'ils leur aient contractuellement accordée, pour gérer les affaires de leurs mandants dans un sens défavorable à ces derniers (abus de pouvoir, manipulation, tromperie, falsification).

Le comportement de l’entreprise résulte dès lors d’un processus complexe d’équilibrage qui occasionne un certain nombre de coûts appelés « coûts d’agence » et qui sont nécessaires pour que les agents (à l'image des dirigeants) adoptent un comportement conforme à l’intérêt des actionnaires qui les ont mandatés.

Les coûts d'agence

Dans les relations d’agence, il y a donc une opposition quasi-inévitable entre les différentes parties en présence, en raison d'une asymétrie de l'information. Plus précisément, l’information détenue par les deux co-contractants, à savoir le principal et l'agent, ou encore l'actionnaire et le dirigeant, n’est pas la même. L’agent a en général une connaissance plus grande sur la tâche qu’il doit accomplir que le principal. Le contrat entre les deux parties est donc incomplet et il existe alors des risques de comportements opportunistes de la part de l'agent en cas de conflits d’intérêts, ce qui peut entraîner une augmentation des coûts d’agence (contrôle, arbitrage, négociation).

En effet, si le principal souhaite contrôler les actions menées par l’agent, il doit supporter des coûts d’agence élevés, comme par exemple des dépenses de surveillance, la présence d'un commissaires aux comptes, des dépenses d’incitation ou la distribution de stock-options aux dirigeants pour les placer dans la situation du principal et intégrer ainsi ses préoccupations.

La théorie de l’agence ou des mandats correspond donc à une tentative de mise en parallèle de la théorie financière et de la théorie des organisations. Elle souligne les risques de divergence d’intérêts et d’asymétrie d’information entre les deux parties, lesquelles engendrent tout un ensemble de coûts, désignés sous le nom de coûts d’agence. On peut notamment citer comme dépenses structurelles, les coûts de surveillance (monitoring costs) pour éviter les comportements déviants des mandataires, les dépenses d’incitation, les coûts de justification (bonding costs) pour convaincre les mandants que leurs actions sont bien conformes à leurs intérêts ou encore le coût d’opportunité qui correspond à la perte d'utilité subie par le principal suite à une divergence d'intérêt avec l'agent.

Conclusion

La théorie de l’agence ou dilemme de l'agence permet ainsi d'étudier les conséquences des divergences d'intérêts potentiels entre le principal et l'agent, à l'intérieur d'une même unité économique, administration ou entreprise, dans des conditions d'information imparfaite (asymétrie). Ce type de relations prend toute sa pertinence dans le cas de relations entre l'actionnaire et le dirigeant, même si naturellement cette opposition peut avoir d'autres domaines d'applications, à l'instar des relations entre employeur et salarié, fabricant et utilisateurs, ou encore citoyens et représentant élu.

Dans le domaine de l'entreprise et plus précisément dans le champ de la finance, alors que l'actionnaire compte rentabiliser son capital, l'agent ou dirigeant peut être tenté de tirer des bénéfices de son pouvoir managérial et informationnel au détriment de son mandant. Face aux risques d'asymétrie d'information et aux comportements opportunistes, le principal peut donc être amené à mettre en place un système qui pousse l'agent à réaliser l'action, en dévoilant la totalité de ses informations (transparence). La théorie de l'agence entend ainsi définir les formes d’organisation et les types de contrats susceptibles de réduire les risques d'opportunisme et de minimiser les coûts d’agence.

Pour aller plus loin

Jensen M.C., Meckling W.(1976), « Theory of the firm: Managerial behavior, agency costs, and ownership structure », Journal of Financial Economics, Vol 3, n°4, p. 305-360.
Jensen M.C., Meckling W.(1978), « anomalous evidence regarding market efficiency », Journal of Financial Economics, Vol 6, June/sept, pp95-101.
Jensen M.C. et Meckling W.H. (1983), « Corporate Governance and ‘Economic Democracy’: An Attack on Freedom », in C.J. Huizenga (Ed.), Proceedings of Corporate Governance: A Definite Exploration of the Issues, Los Angeles, CA. : UCLA Extension.
Jensen M.C. (1978), « Some Anomalous Evidence Regarding Market Efficiency », Journal of Financial Economics, vol. 6, n° 2/3 p. 95-101. Jensen M.C. (1979), « Toward a Theory of the Press », in K. Brunner (Ed.), Economics and Social Institutions, Leiden, Netherlands : Martinus Nijhoff Publishing Company, p. 267-287.
Jensen M.C. (1983), « Organization Theory and Methodology », Accounting Review, vol. 58, n° 2, p. 319-339.
Jensen M.C. (1984), « Takeovers: Folklore and Science », Harvard Business Review, vol. 62, n° 6, p. 109-121.
Jensen M.C. (1986a), « The Agency Costs of Free Cash Flow: Corporate Finance and Takeovers », American Economic Review, vol. 76, n° 2, p. 323-329.
Jensen M.C. (1986b), « The Takeover Controversy: Analysis and Evidence », The Midland Corporate Finance Journal, vol. 4, n° 2, p. 6-32. Jensen M.C. (1994), « Self-Interest, Altruism, Incentives, and Agency Theory », Journal of Applied Corporate Finance, vol. 7, n° 2, p. 40-45.
Jensen M.C. (2004), « The Agency Costs of Overvalued Equity and the Current State of Corporate Finance », European Financial Management, vol. 10, n° 4, p. 549-565.






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