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Mark Granovetter et la force des liens faibles

08/04/2020



Mark Granovetter est une figure majeure de la «nouvelle sociologie économique». Il va élaborer une théorie connue sous le nom de la « force des liens faibles », en distinguant au sein d’un réseau, deux types de relations, les liens forts et les liens faibles qui se révèlent essentiels dans le fonctionnement des structures relationnelles. Ses travaux montrent que les échanges de basse intensité sont capables de puissantes mobilisations en termes d’informations et d’innovations.



Un réseau social est un agencement d'interactions sociales, directes ou indirectes entre des individus (ou groupes d'individus) et/ou d'organisations reliés par des affinités ou intérêts communs,  conduisant à la création et à l'échange de contenus (partage de données,  production de connaissances, diffusion de messages, assistance et soutien...).

Liens forts versus liens faibles

En 1973, le sociologue Mark Granovetter établit une théorie connue sous le nom de la « force des liens faibles » (Strength of weak ties). Son idée fondamentale est que la force des relations entre les individus n’est pas égale, et que ces différences génèrent des configurations sociales qui ne sont pas neutres, du point de vue de phénomènes, comme la mobilité sociale. Pour l’auteur, un réseau social se compose, en effet, de liens forts et de liens faibles. M. Granovetter définit la force d’un lien à partir de quatre critères : la fréquence des contacts, l'intensité émotionnelle, l'intimité et la réciprocité des services rendus. On peut ainsi distinguer deux types de relations, celles qui relient l’individu à sa famille et ses amis : les liens forts (relations soutenues et fréquentes) ; et celles formées par un réseau généralement plus étendu et plus distant, que l’on qualifiera de liens faibles (contacts brefs et occasionnels). Contrairement aux liens faibles, les liens forts sont donc fréquents, à forte charge affective et émotionnelle, et fondées sur des logiques de réciprocité.

A partir de cette distinction, l’étude va consister à montrer qu’un individu tirera davantage bénéfice de ses liens faibles que de ses liens forts, et accordera plus d’importance aux relations distantes qu’à celles de son entourage proche. En effet, pour M. Granovetter, les liens faibles se révèlent beaucoup plus utiles que les liens forts. Ils servent bien souvent à jeter des ponts locaux entre des ensembles d’acteurs qui autrement seraient isolés, ou encore qui ne pourraient se rejoindre que par des détours plus longs. L’importance des liens faibles provient du fait que ces ponts créent des chemins plus nombreux (plus grand nombre d’informations) et plus courts vers l’information stratégique.

La capacité à innover semble d’autant plus importante que les idées se diffusent à travers les liens faibles. En effet, les relations sociales entre des individus différents favorisent l’adaptabilité à des situations nouvelles et l’accès à de nouvelles opportunités. Les personnes avec qui on est faiblement lié ont plus de chances d’évoluer dans des cercles différents. Elles ont donc accès à des informations différentes de celles que l’on reçoit habituellement. Inversement, les liens forts s’inscrivent dans des réseaux réduits et confinés. Un individu ayant peu de liens faibles se retrouvera dès lors limité en termes de richesse et de variété des informations produites (risque de redondance). De ce fait, l’effet de structure (développement d’une communauté d’intérêts) peut s’avérer plus efficace que l’effet de proximité (proximité spatiale, parentés culturelles et sociales, réseau institutionnel) en termes de circulation de l’information.

Une situation paradoxale

Généralement, l’absence de liens faibles engendre donc, plus de pertes potentielles pour l’individu en termes d’opportunités que la disparition d’un lien fort, en raison de l’importance des effets de structure (développement d’une communauté fondée sur des structures complexes de liens faibles – logique de maillage). En effet, la spécificité des liens faibles est de mettre progressivement en relation des acteurs qui évoluent dans des environnements très différents (variété des situations et des contextes), offrant des informations et opportunités difficiles à obtenir autrement (réseaux actifs). Ces liens sont d’autant plus puissants qu’ils ne sont régis par aucune règle formelle (routines, pratiques, habitus).

Ainsi, les travaux de Granovetter aboutissent à un résultat paradoxal : si la « force » d’un lien faible est par définition faible, il se révèle plus puissant d’un point de vue structurel (réseau), dans la mesure où il constitue une base active (et mieux orchestrée) d'échanges, de rencontres et de communications, davantage propices au lien social qu'un lien fort (comportements routiniers, ancrés dans les habitudes).

Conclusion

Les travaux de Mark Granovetter nous éclairent sur la façon de structurer et de conduire les liens sociaux au sein d’un réseau. Ainsi, les liens forts, relations directes et permanentes, forment avant tout une communauté affective. Cette communauté de nature familiale ou amicale, a plutôt vocation à protéger l’individu (solidarité, entraide, soutien). A l’inverse, les liens faibles, relations spontanées et ouvertes, s’avèrent particulièrement efficaces dans le développement des activités professionnelles (recherche d’emplois, prescription, recommandations, saisie d’opportunités). Néanmoins, si la diversité (variété) sociale se révèle être un réel atout dans les travaux de M. Granovetter (notamment en termes de transmission et de diffusion de l’information), il nous semble nécessaire d’aborder la question des liens forts / liens faibles sous le signe de la complémentarité, plutôt que de les opposer, tant ces liens présentent des qualités distinctives.

Pour aller plus loin

Granovetter, Getting a Job. A Study of Contacts and Careers, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1974.
Granovetter M., « The strength of weak ties », The American Journal of Sociology, 78, 1973, p. 1360-1380.
Granovetter M., « Economic Action and Social Structure: The Problem of Embeddedness », The American Journal of Sociology, 91-3, 1985, p. 481-510.
Meier et al., « Is Cooperation Definitive ? Evolution of Relationships within an Industrial District : the Technic Valley », Academy of Management, Div BPS, New Orleans, August, 2004.
Meier et al.,« From Embeddedness to Disembeddedness : an Analysis of the Emergence and Functioning of Two Industrial Districts in France, 19th Colloquium, Egos, Copenhaguen, July.
Meier et al., « Emergence et fonctionnement des districts industriels », Journée de recherche, IAE d’Amiens, 28 juin.






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