RSE Magazine
 
RSE Magazine
Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Partager

Luc Boltanski et les sept "cités de justification"

02/03/2020



Pour expliquer comment les acteurs parviennent à mettre en place les conditions de production d'accords, Luc Boltanski va analyser les traits essentiels de toutes situations sociales dans le cadre d'une sociologie compréhensive basée sur l'étude des représentations qu'en donnent les personnes et l'identification de systèmes d'équivalence partagés (principes supérieurs communs).



Luc Boltanski (DR)
Luc Boltanski (DR)

Résolution de conflits et "Cités de Justification"

Luc Boltanski distingue dans ses travaux, différents  "modèles de cités"  (ordres de valeurs récurrents) qui reposent sur des principes et des valeurs de référence distincts, et dans lesquels les individus cherchent à parvenir à des actions justes et justifiées à travers des principes communs. Selon l'auteur, pour une même situation, il peut y avoir des valeurs très différentes les unes des autres (tradition, réalisme économique, justice...). Il est donc important pour se justifier par rapport aux autres, d'avoir des valeurs qui soient largement partagées. En effet, pour que la justification fonctionne, il faut trouver des terrains d'ententes efficaces à travers des ordres de valeurs communs. Seul un principe supérieur commun au sein de chaque monde ("modèle de la cité") peut permettre de dépasser les particularismes et contribuer à sceller un accord.

On voit ici un élément essentiel de l’épreuve en justification : toute personne qui découvre dans une "cité" donnée, qu'elle va perdre la dispute, peut tenter de recourir à une autre "cité", à une autre logique argumentative. La grandeur ne provient donc pas des caractéristiques des personnes mais des caractéristiques de la situation.

L'auteur identifie 7 modèles possibles, désignés sous le nom de "cités". Chaque "cité" correspond à une logique argumentative basée sur un grand principe, une conception du bien commun. L'auteur puise cette analyse dans les grands écrits philosophiques et politiques (Smith, Hobbes, Rousseau, Bossuet...). Pour chacun de ces modèles, il y a des "grands" qui sont reconnus et considérés comme des références et des "petits". Les grands êtres sont les garants du "principe supérieur commun" qui peuvent être différents selon les "cités". Ils servent de repères et contribuent à éviter le recours à la violence, en vue de construire des accords plus ou moins durables entre les personnes concernées.

La différence entre une logique dominants-dominés (rapports de forces) par rapport à une approche "grands" versus "petits" tient au fait que la relation entre grands et petits au sein d'une cité donnée relève d'une situation d'inégalité justifiée et non violente qui permet d'aboutir à un accord.
 

Les 7 "Cités" ou systèmes d'équivalence partagés

La cité domestique a comme principe supérieur commun la Tradition, la famille et la hiérarchie. Dans ce type de situation, le meilleur argumentaire auquel l'individu pourra faire appel  est par exemple la fidélité, la bienséance, la loyauté ou la bienveillance (importance de la routine, des cérémonies, des fêtes familiales...). A l'inverse, la cité domestique aura tendance à se méfier de la nouveauté et des comportements déviants (impolitesse, non respect des règles, vulgarité). Les éléments de référence, "les grands", sont, dans ce cas, la figure du patron, du père, du roi ou du "sage" (l'ancien). Dans ce modèle, les grands trouvent la justification de leur existence dans leur volonté de protéger les "petits" (subordination vs sécurité). La déchéance serait liée à l'instabilité et à l'absence d'ordre moral (irresponsabilité).
 
La cité industrielle a quant à elle comme valeur de référence, l'efficacité, le savoir et le savoir faire. Dans ce contexte, la personne va puiser dans des arguments de performance (productivité-rentabilité), de fiabilité, validité scientifique ou de fonctionnalité, pour régler les désaccords au sein de la relation. La cité industrielle va privilégier les experts, les professionnels, les ingénieurs et les opérateurs techniques, en misant sur la production, les réalisations et les tests techniques, c'est à dire sur l'ensemble des moyens disponibles pour réduire les dysfonctionnements et les contre performances. La déchéance serait une logique purement instrumentale qui considérerait l'individu comme une "chose".

Luc  Boltanski identifie également comme "cité de justification", la cité marchande. Cette cité présente comme particularité de puiser sa légitimité (justification) dans l'émulation, la rivalité et la concurrence. Dans ce type de configuration, la cité va mettre en avant la compétition, l'échange, la richesse économique et le marché, en intégrant les logiques de domination et d'affrontement. Les "grands", dans la cité marchande, sont par exemple l'homme d'affaire, le dirigeant, l'entrepreneur ou le consommateur-utilisateur. La déchéance serait la servitude de l'argent.

La cité civique correspond à un contexte qui favorise le collectif, la démocratie et la représentativité.  Les questions d'équité, de solidarité et de liberté sont donc plébiscitées (référence au contrat social de J.J. Rousseau). La cité civique va chercher à lutter contre l'injustice et les inégalités, en misant sur la règle, les élections, les corps intermédiaires (élus, représentants, délégués, partis et associations) et les actions collectives (manifestations). La déchéance serait la division et l'individualisme.

La cité de l'opinion vise quant à elle à promouvoir la réputation et la renommée (fortune, honneurs, distinctions) via la médiatisation, au détriment des actions obscures et banales qui se révèlent peu honorables. Les logiques d'actions vont donc se faire pour des raisons de notoriété et de visibilité, en accordant une attention à l'image sociale et à l'impact sur autrui. La valeur de grandeur se définit ici autour des signes de l'honneur et du déshonneur. La déchéance prendrait ici la forme de l'indifférence et de la banalité.

La cité inspirée privilégie l'originalité, l'imagination et l'aventure intérieure (profondeur et authenticité), en donnant du sens à l'action créatrice, à travers la production d'éléments insolites et merveilleux (exploits hors du commun). La cité inspirée est donc une situation qui transcende par l'art, le divin, la grâce (ascétisme), les contingences matérielles et pratiques. Les sujets à valoriser sont donc la figure de l'enfant, de l'artiste, du génie ou de l'illuminé. La cité inspirée sort du cadre de la conformité et du réalisme critique, pour s'ouvrir à l'inconnu (créations) et au monde sensible (émotions). La déchéance serait l'incapacité à créer, la tentation du retour sur terre sans éclat.

La cité par projets a été définie plus récemment dans des travaux menés avec Eve Chiappello. Cette cité s'intéresse aux activités, aux projets, au fonctionnement en réseau et à la structure des liens entre acteurs. La cité par projets est donc le règne de la fluidité, du mouvement et de la connexion, où les figures reines sont le coach, le médiateur ou le chef de projet, à savoir tout agent au service de liens forts et faibles avec autrui. La cité par projets vise essentiellement à valoriser la diversité (polyvalence) et la mobilité des individus (flexibilité, adaptabilité). La déchéance serait dans ce cas, le règne de l'inertie et l'incapacité à se remettre en cause.
 
Chacune de ces "cités" implique des formes d'accords, des objets sociaux spécifiques, qui permettent de reconnaître la nature de la situation et de savoir sur quel mode de résolution de conflits on peut se positionner. Les personnes engagées dans une même Cité ont le même système d'équivalence. Ils agissent et se comportent dans une grandeur identique, autour des mêmes modèles et caractéristiques à valoriser. Les objets sont identifiés et hiérarchisés de façon cohérente, permettant l'instauration de relations stabilisées (repères identiques et grandeurs communes). Ces Cités créent les conditions de relations apaisées, où chacun va chercher à justifier son point de vue publiquement et de manière équitable 

Conclusion

Pour Boltanski, la justice est ce qui arrête la dispute. La question qui se pose est donc celle de l’accord entre les personnes. Comment, à partir de justifications fondées, contribuer à maintenir entre elles un accord suffisant pour que la société "tienne ensemble" et ne se désagrège pas. L'auteur va donc rechercher les moyens d'éviter la dispute en violence (rapports de forces et absence de justification), en ébauchant une théorie de l'accord (dispute en justice et argumentation). Pour le sociologue, c'est grâce à des systèmes d'équivalences partagés et aux différentes cités préalablement définies (logiques de justification), aux grandeurs communes (valeurs, références, modèles) que des accords sont possibles. Pour clore un conflit, il s'avère nécessaire de recourir à un principe supérieur commun qui doit être défini en fonction du contexte. Pour éviter la violence et parvenir à des accords, il importe donc de caractériser les situations potentiellement conflictuelles et d'organiser des arguments capables de faire converger les avis de façon efficace et justifiée.

Pour aller plus loin

Boltanski L., Thévenot L., Les économies de la grandeur, Cahiers du Centre d'études de l'emploi, Paris, PUF, 1987.
Boltanski L., L'Amour et la Justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l'action, Paris, Métailié, 1990.
Boltanski L., De la justification : les économies de la grandeur, Gallimard, 1991.
Boltanski L., Thévenot L., De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991. Note de lecture.
Boltanski L., « Sociologie critique et sociologie de la critique », Politix. Revue des sciences sociales du politique, vol. 3, no 10,‎ 1990, p. 124–134.
Boltanski L., Darré Y., Schiltz M-A, « La dénonciation », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 51, no 1,‎ 1984, p. 3–40.
Boltanski L., Chiapello E., Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
*Meier O., Barabel M., Manageor, Dunod, 2015.






Nouveau commentaire :
Facebook Twitter