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04/10/2019

L’information, c’est le lien : quand l’Intelligence économique rejoint la RSE

Valentin Fontan-Moret



Connaître et comprendre son environnement pour agir en cohérence avec celui-ci : cette exigence de bon sens n’est pas respectée par toutes les entreprises à en juger par l’opposition farouche que de nombreuses activités économiques suscitent au sein de la population.


L’information, c’est le lien : quand l’Intelligence économique rejoint la RSE
Construction d’immeubles et grands projets d’aménagement du territoire, activités polluantes… De plus en plus nombreux sont les secteurs qui se heurtent à un certain défaut d’acceptabilité sociale. Faut-il pour autant penser que les décideurs sont délibérément malveillants, animés par une volonté d’imposer coûte que coûte leurs opérations malgré un climat social réfractaire ? Certainement pas, vu les conséquences économiques parfois dramatiques qu’une opposition durable à un projet ou à une implantation peut avoir, auxquelles il faut ajouter le coût caché d’une réputation dégradée de l’entreprise.
 
L’information : c’est le lien avec la société qui manque le plus à ces décideurs. Le travail de renseignement qui est au centre de la démarche d’intelligence économique n’a pas encore intégré la culture de toutes les entreprises, les conduisant trop souvent à s’enfermer dans une bulle déconnectée des réalités du climat social. Se privant peu à peu de la vue et de l’ouïe, des capteurs humains, certains opérateurs prennent parfois des décisions très rationnelles de leur point de vue, mais en contradiction totale avec la sensibilité de l’environnement social dans lequel ils agissent et qu’ils ignorent.
 
Ne leur jetons pas la pierre : le règne du chiffre dans l’entreprise et les processus de décision, conforté par la magie opérée par les nouveaux chamans que sont les data scientists et les analystes de business intelligence y sont pour beaucoup. Sans remettre en cause l’apport et la puissance de ces nouvelles méthodes, il faut relever que leur omniprésence a pour conséquence de priver les décideurs d’informations qui ne sauraient se réduire aux cases des fichiers Excel. L’information « humaine » et « littéraire », l’étude qualitative faite de subjectivité, et non pas seulement quantitative et chiffrable, déserte aujourd’hui les open spaces.
 
Mais est-ce la fonction de l’intelligence économique que de recréer ce lien et ces canaux d’information à destination des acteurs économiques ? Assurément, tout comme c’est la fonction du renseignement intérieur d’Etat de « prendre la température » du climat social, de renseigner les tensions et les risques naissants dans la société pour éclairer les décideurs politiques. L’apport de l’intelligence économique sera également de pouvoir décrypter et discriminer ce qui relève de l’opposition sociale pure et spontanée à un projet économique, et ce qui relève de la manipulation de la société civile à des fins concurrentielles ou politiques, de la guerre de l’information et du travail de sape et de « déception » des opérateurs.
 
Le domaine de la construction et de l’aménagement du territoire est un exemple particulièrement criant : si les projets sont avant tout pensés pour être efficaces et rentables pour les opérateurs, ils sont rarement conçus pour s’insérer sans heurts dans leur environnement social, si bien que ce type d’opérations suscite des oppositions toujours plus intenses, grippant toute une partie l’activité économique. Le bien connu phénomène NIMBY (« Not In My Backyard » autrement dit « pas de ça chez moi ») tend à se radicaliser pour devenir NINA (Ni Ici, Ni Ailleurs), soit un phénomène d’opposition de principe à tout projet porté ou réalisé par les « prédateurs du béton » qu’incarnent les groupes Bouygues, Eiffage ou Vinci par exemple.
 
Ravivées par l’émergence de l’angoisse climatique et environnementale, les tensions s’enkystent et s’intensifient : l’inacceptabilité sociale devient urgence vitale, le riverain-opposant devient le protecteur d’une zone à défendre en guerre contre les ennemis du bien commun prêts à déchaîner leurs bulldozers aux services d’une poignée d’actionnaires privilégiés et court-termistes. Ce qui était un problème interne à la société devient une sécession entre « la société » que prétend représenter une minorité agissante, et « les sociétés » privées dont l’activité économique et la fonction sociale sont déniées pour être désignées comme des ennemis publics.

Une fracture protéiforme que l’on a pu observer sous certains angles à travers le mouvement des gilets jaunes tel qu’il a été influencé par certains militants, et dont on retrouve quelques aspects dans la rhétorique d’activistes environnementalistes, laissant craindre un regain de violence politique de leur part. L’« écoterrorisme », notion introduite en France par Eric Denécé, vit vraisemblablement une phase décisive de sa gestation sur notre sol, peut-être au péril de la sécurité des personnes et des biens.
 
Il y a donc une certaine urgence à recréer du lien et de la connaissance mutuelle, et c’est le management stratégique de l’information qui est au coeur de cet enjeu. Le renseignement, à plus forte raison le renseignement humain au contact du terrain et des « gens », est le point aveugle de trop nombreux décideurs. Ce sont souvent les mêmes qui communiquent peu et laissent leurs activités économiques être attaquées avec virulence dans le débat public, sur les réseaux sociaux ou dans les sphères d’influence. Le triptyque mutisme, surdité, cécité est plus que jamais le talon d’Achille des entreprises. C’est la responsabilité commune des acteurs politiques, économiques et citoyens que de réapprendre à se connaître et s’apprivoiser à nouveau, au sens qu’Antoine de Saint-Exupéry donne à ce mot, pour préserver les intérêts de la société prise ensemble :
 
« - C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens »…
 
- Créer des liens ?
 
- Bien sûr, dit le renard ? Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde... »                                                                                  
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit prince, 1943
 
 

Valentin Fontan-Moret est Consultant-Formateur en Intelligence Economique
Web : vfmconseil.fr