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Howard Becker et la déviance

13/04/2020



Howard Saul Becker est un sociologue américain, professeur à l'université Northwestern (Chicago) et à l'Université de Washington à Seattle. Il est un des héritiers de la tradition de l'École de Chicago et s'inscrit ainsi dans le courant de l'interactionnisme symbolique. Il est l'auteur de deux ouvrages marquants Outsiders et Les mondes de l'Art.



Howard Saul Becker / CC - Wikipedia
Howard Saul Becker / CC - Wikipedia

Le processus de déviance

Dans Outsiders, Becker mène une étude sur le milieu des musiciens de jazz et sur les fumeurs de marijuana dans les années 1950. Il choisit de faire une observation participante, en vue de connaître les représentations du monde de profils de personnes considérées comme « déviantes ». En réaction à la tradition fonctionnaliste, il va construire une théorie interactionniste de la déviance, en s’opposant à l'idée que la déviance soit le produit de facteurs sociaux. Selon lui, la déviance ne résulte pas uniquement de l'action menée par celui qui transgresse la norme. Encore faut-il que la société réagisse à cette transgression, en la considérant comme déviante. L'acte déviant devient ainsi le résultat d'un double processus.

Le premier processus vient du fait que l'acte est avant tout défini comme déviant par la société à un instant donné, à travers les actions des "entrepreneurs de morale" qui vont se mobiliser pour qu'une activité donnée soit catégorisée socialement comme déviante (l'homosexualité dans les années 1950). Ils détiennent ainsi un pouvoir normatif et par les lois qu'ils font passer, posent la norme légale écrite. Par exemple, aux Etats-Unis, la marijuana est devenue illégale, à la suite d'une campagne menée par des "entrepreneurs de  la morale". Le second processus est lié au fait que l'acteur qui entreprend une action jugée déviante soit étiqueté comme tel par la Société, lors d'une interaction sociale (l'action menée est perçue comme une désobéissance).

Le pleinement Déviant

Ainsi, « sont qualifiés de déviants les comportements qui transgressent des normes acceptées par un groupe social ou une institution » et qui se révèlent donc en dehors des règles de la collectivité (Outsiders en anglais). Pour H. Becker, la déviance ne relève donc pas des qualités propres de l'individu ou à certains de ses actes. Elle est le résultat d'interactions entre des personnes qualifiées de déviantes et des agents qui créent les normes et les font respecter. Les normes ont généralement pour origine des valeurs qui visent à choisir une orientation. Cependant, celles-ci sont souvent générales et vagues. Elles sont donc inadaptées pour orienter l’action dans des situations concrètes. Ainsi, les  groupes sociaux vont élaborer des normes spécifiques visant à définir, avec une relative précision, les actions autorisées, les actions interdites, les situations auxquelles s’appliquent les normes et les sanctions frappant les transgressions. Ces normes peuvent prendre plusieurs formes, allant du cadre légal (législation) à des normes plus informelles.

L’entreprise de morale est étroitement liée à la question du pouvoir. Cela va donc avoir pour effet que tous les individus ne vont pas forcément accepter les normes qui leur sont imposées. Par conséquent, les individus réfractaires vont être catégorisés comme  « étrangers » à la collectivité.  Mais ces derniers peuvent à leur tour rechercher d'autres groupes de référence et considérer les membres de la  majorité comme « étrangers » à leur univers.

Pour H. Becker, il existe quatre situations type de déviance :
- les « non déviants » (conformistes),
- les perçus comme déviants mais « accusés à tort »,
- les « secrètement déviants »
- les « pleinement déviants ».

H. Becker va s’intéresser principalement au comportement « pleinement déviant », à savoir des individus qui sont perçus par la majorité comme déviants (au regard des normes de la société) et dont les actions menées vont être perçues comme des actes de transgression (désobéissance aux règles qui régissent la vie en société).

Les carrières déviantes

Les carrières déviantes renvoient à un processus en plusieurs phases. La première est de commettre une transgression que ce soit intentionnel (ou non s’il y a ignorance de la norme). Cette étape relève de l’ « engagement ». Pour que l’individu se livre pour la première fois à un acte déviant, il va remettre en cause les exigences de la société dans son ensemble aux exigences des groupes sociaux plus restreints. La deuxième étape consiste à être pris et publiquement désigné comme déviant dans le cadre d’une société désireuse de faire respecter la norme. Si c’est le cas, l’individu désigné sera donc étiqueté et traité en conséquence selon sa caractéristique principale de déviant et deviendra son statut principal. La troisième étape est celle de l’entrée dans un groupe déviant organisé (institutionnalisation), avec le développement d’une sous-culture ou identité déviante (adhésion au système d’autojustifications du groupe). H Becker donne l’exemple des différentes phases de la carrière de fumeur de marijuana, allant de la condamnation par la loi et l’opinion publique à la fréquentation de groupes fumant de la marijuana (système d’adhésion).

Au fur et à mesure qu’avance la carrière déviante, l’individu déviant va prendre de plus en plus de distance avec les contrôles de la société globale, en se créant une culture propre, avec un minimum d’isolement par rapport aux autres. On peut même parler de sous-cultures puisqu’elle se trouve être au sein d’une autre culture elle, plus globale, avec comme ennemi la société l’opinion publique.

Conclusion

Les travaux de Howard Becker apportent une conception renouvelée de la déviance, à la fois difficile à mesurer (cas des "secrètement déviants" et des profils "accusés à torts") et relative (qui peut varier en fonction des sociétés et des groupes sociaux). En effet, la notion de déviance ne peut se réduire à la nature ou aux attributs de la personne dite déviante. Elle n’est pas non plus simplement la violation de normes sociales. Elle est un processus qui oblige à considérer, outre le « déviant » lui-même, l’ensemble des individus qui le définissent — ou qui l‘étiquettent — comme tels, à savoir la société dans son ensemble (les entrepreneurs de la morale). La déviance est donc une situation plus complexe qui n’y apparaît, qui ne peut se comprendre que dans les interactions sociales entre une personne donnée et la société prise dans son ensemble, avec des perceptions qui tendent à évoluer en fonction des époques et des normes en vigueur : la déviance varie en fonction des normes, des actes autrefois réprimandés ne le sont plus aujourd’hui (IVG), alors que d’autres sont désormais sanctionnés (non-port de la ceinture à l’arrière des véhicules).

Pour aller plus loin

Becker H., Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance, New York, The Free Press of Glencoe, 1963.
Becker H., Outsiders : étude sociologique de la déviance, Metailié, 2012.
Meier O. et al., "Le rôle de la norme dans la performance individuelle des salariés", Revue des Sciences de Gestion, 2, n°296, 2019, p. 11-22.
Meier O.. et al., "Les comportements déviants positifs", XXème Congrès de l'AIPTLF, 2018.
Meier O., "Les apports des sciences sociales dans le champ de la gestion, Cahier DRM, 2016.
Meier O., "L’articulation Droit -Gestion - Sociologie", Séminaire FMSH, 2015.
Meier O., "La question de l'autorité et de la légitimité", Carnets du Business, Septembre, 2013.






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