Un procès inédit s’est ouvert à Los Angeles contre les géants des réseaux sociaux, accusés d’avoir favorisé l’addiction des enfants à leurs plateformes. Derrière l’enjeu judiciaire, l’affaire interroge frontalement la responsabilité sociétale d’acteurs devenus centraux dans la socialisation numérique des jeunes, notamment Instagram et YouTube, et pourrait redéfinir les obligations éthiques de l’économie de l’attention.
Selon les plaignants, l’addiction chez les enfants est le résultat des choix industriels de Meta et Google
Le 9 février 2026, devant la cour supérieure du comté de Los Angeles, a débuté un procès qualifié d’historique, visant Meta et Google, maisons mères d’Instagram et de YouTube. Au cœur des débats, l’addiction supposée des mineurs aux réseaux sociaux et la question de savoir si ces plateformes ont, délibérément ou non, conçu des outils favorisant une dépendance préjudiciable à la santé et au développement des enfants.
D’emblée, le procès a été présenté par les plaignants comme un affrontement entre citoyens et multinationales. Selon eux, l’addiction observée chez de jeunes utilisateurs ne serait pas un effet collatéral, mais bien le résultat de choix industriels précis. Ainsi, l’avocat principal des plaignants, Mark Lanier, a affirmé que l’affaire portait sur « deux des entreprises les plus riches de l’histoire qui ont fabriqué l’addiction dans le cerveau des enfants ».
Par ailleurs, les faits présentés décrivent des mécanismes d’engagement inspirés de techniques issues du jeu d’argent, avec des notifications, des recommandations et des flux continus. Ces dispositifs auraient été pensés pour prolonger le temps passé en ligne et renforcer l’addiction, notamment chez les plus jeunes publics. Dès lors, au-delà du cadre juridique, la question posée est celle de la gouvernance éthique des algorithmes. En effet, si l’addiction devient un levier économique, alors la responsabilité sociétale des entreprises technologiques s’élargit nécessairement à la protection active des mineurs.
Meta et Google contestent toute intention de nuire
Dans ce dossier, Instagram et YouTube occupent une place centrale, car ils sont accusés d’avoir amplifié l’addiction par la personnalisation algorithmique. Les plaignants soutiennent que ces plateformes ont tiré profit d’une économie de l’attention reposant sur la captation prolongée du regard. Ainsi, les contenus recommandés auraient été ajustés en temps réel afin de maintenir l’engagement, ce qui, combiné à la vulnérabilité des enfants, aurait favorisé une addiction progressive.
De leur côté, Meta et Google contestent toute intention de nuire. Les avocats de la défense estiment que l’addiction alléguée relève davantage de facteurs personnels et familiaux que de la structure même des plateformes. L’un des conseils de Meta a ainsi interrogé les jurés sur l’hypothèse suivante : « Si l’on retirait Instagram de la vie de Kaley et que tout le reste restait identique, sa vie serait-elle complètement différente ? ».
Addition : TikTok et Snap ont déjà choisi la voie d’un règlement amiable
Au-delà du cas individuel, ce procès est qualifié de « bellwether trial », c’est-à-dire de procès pilote susceptible d’influencer des milliers de plaintes similaires. TikTok et Snap ont déjà choisi la voie d’un règlement amiable, laissant Meta et Google seuls face aux juges. Cette configuration renforce l’importance du débat sur l’addiction, car une condamnation pourrait contraindre Instagram et YouTube à revoir en profondeur leurs pratiques. En outre, le juge a précisé que les jurés ne devaient pas modifier leur usage personnel des réseaux sociaux pendant la durée des audiences.
Enfin, la durée estimée du procès, entre six et huit semaines, laisse entrevoir des auditions de dirigeants de premier plan, dont Mark Zuckerberg ou Adam Mosseri. Cette perspective confère une dimension politique et sociétale supplémentaire à l’affaire. Car, en filigrane, c’est bien la capacité des plateformes à assumer une responsabilité sociétale réelle face à l’addiction des enfants qui est interrogée. Si les juges reconnaissaient une faute, alors l’économie numérique pourrait être contrainte d’intégrer la prévention de l’addiction comme un impératif aussi fort que la croissance ou l’innovation.








