Alors que paraît son essai Des moutons menés par des ânes ?, l’économiste Sébastien Laye dresse dans cette interview un bilan sans concession du macronisme économique. Derrière la communication sur la French Tech, l’innovation et la relance industrielle, il décrit une décennie d’occasions manquées, de revirements énergétiques et de dépendances accrues.
Macron a beaucoup misé sur la French Tech et l’innovation : simple mirage ou vraie réussite ?
Sébastien LAYE : Un mixte, mais l’essentiel relève du mirage statistique. Le pouvoir a confondu effervescence entrepreneuriale et puissance productive. Les « licornes » ont servi d’indicateur de communication alors que l’enjeu réel est la montée en gamme de l’appareil productif, la capacité à exporter et à tenir des positions mondiales sur des marchés difficiles. Or la chaîne qui compte — propriété intellectuelle solide, industrialisation à l’échelle, coûts de l’énergie prévisibles, délais administratifs courts, achats publics ouverts aux nouveaux entrants — est restée inachevée. La French Tech a prospéré sur subventions, effets d’annonce et capitaux tardifs souvent étrangers, pendant que l’écosystème d’IPO se vidait, que la dépense de R&D privée stagnait et que les gains de productivité demeuraient anémiques. Un pays ne s’enrichit pas par l’empilement de start-ups subventionnées mais par la transformation de ces start-ups en entreprises industrielles exportatrices. Sans réformes fiscales pro-investissement, énergie compétitive, commande publique orientée vers l’innovation et stabilité réglementaire, l’innovation reste un décor : de belles pousses, peu de champions.
Son revirement sur le nucléaire illustre-t-il son manque de vision stratégique ?
SL : Oui. La séquence est éloquente : fermeture d’actifs pilotables, pari idéologique sur l’intermittent, puis volte-face face au réel — prix, sécurité d’approvisionnement, déclin industriel. Ce zigzag a coûté du temps, des compétences et de la crédibilité. Dans une filière où les cycles d’investissement se mesurent en décennies, l’hésitation politique est létale : elle désorganise les sous-traitants, raréfie les talents, renchérit le capital. Une stratégie digne de ce nom supposait dès le départ un triptyque clair : prolongation raisonnée du parc existant, lancement programmé d’une série d’EPR (et non de prototypes isolés), et préparation d’une génération suivante (SMR, nouveaux matériaux) adossée à une politique de formation et d’exportation. Le revirement reconnaît enfin la centralité du nucléaire, mais il intervient après une « décennie perdue » où l’on a substitué le symbole à la physique et la communication à l’ingénierie.
L’ambition d’Emmanuel Macron est celle d’une Europe sans nations. Comment concilier souveraineté économique et appartenance à l’Union européenne ?
SL : En réinstallant la souveraineté économique au niveau pertinent — la nation — tout en reconfigurant l’Union comme espace de coopérations choisies. Cela signifie trois choses. D’abord, la subsidiarité réelle : tout ce qui touche aux facteurs de compétitivité (énergie, fiscalité du capital productif, politique industrielle, commande publique) doit revenir aux États, l’Union se concentrant sur la circulation, la concurrence loyale et quelques projets communs stratégiques (normes, défense, infrastructures critiques). Ensuite, l’assouplissement des dogmes qui brident l’émergence de champions : règles de concurrence adaptées aux marchés globaux, liberté d’aides ciblées pour la réindustrialisation, préférence européenne dans les achats publics sur des segments critiques (énergie, numérique, santé). Enfin, la maîtrise des actifs de souveraineté — énergie pilotable, données sensibles, capacités de calcul, chaînes d’approvisionnement — par des coalitions d’États volontaires si le consensus à 27 est impossible. On ne sortira pas la France de la stagnation par davantage de centralisation bruxelloise, mais par une Europe confédérale qui laisse ses nations assumer, comparer et réussir leurs stratégies, puis mutualiser ce qui marche.









