La réindustrialisation de la France, en pleine mutation, se heurte à des défis environnementaux et économiques de taille. Conjuguant relocalisation industrielle, transition énergétique et exigences sociétales, l’industrie française se repositionne sur des segments stratégiques. Le Baromètre Arthur Loyd – 8e édition publié le 6 mars 2025 dévoile les tendances, les investissements et les obstacles à surmonter pour que cette réindustrialisation soit un moteur de croissance durable.
Une réindustrialisation verte sous le signe de la relocalisation
La France a perdu plus de 2 millions d’emplois industriels entre 1980 et 2020, marquant une désindustrialisation massive. Pourtant, depuis 2017, un mouvement de réindustrialisation s’opère, avec plus de 300 sites industriels créés entre 2018 et 2023. Cette dynamique s’est accentuée avec la crise du Covid-19, révélant la dépendance de l’économie française aux importations, notamment dans les secteurs stratégiques comme la pharmacie, l’électronique et l’énergie.
En 2024, 183 territoires ont été labellisés « Territoires d’Industrie », concentrant des investissements ciblés pour revitaliser le tissu industriel. Parmi eux, 30 % sont situés dans des bassins en difficulté, notamment en Bourgogne-Franche-Comté et dans le Massif Central. L’objectif est d’attirer des entreprises industrielles via des aides publiques, des exonérations fiscales et des infrastructures adaptées.
Le programme France 2030, doté de 54 milliards d’euros, a alloué 5,6 milliards d’euros pour la transition industrielle, incluant la décarbonation des sites et le développement de nouvelles filières bas-carbone. Grâce à ces financements, plus de 500 projets industriels ont vu le jour en trois ans, avec un fort accent sur les technologies propres et l’innovation.
Les secteurs moteurs de l’industrie verte : des investissements stratégiques
En 2024, 23,5 milliards d’euros ont été investis dans les filières vertes, soit une contraction de 10 % par rapport à 2023, qui avait été une année record. Ce ralentissement est attribué à une conjoncture économique incertaine et à une hausse des coûts de production. Toutefois, ces investissements restent à des niveaux historiques, traduisant un engagement fort pour l’industrie bas-carbone.
Trois secteurs se détachent en captant 91 % des investissements annoncés :
- Les énergies renouvelables représentent 9,2 milliards d’euros d’investissements, avec un accent particulier sur l’éolien offshore et le photovoltaïque. Le projet de parc éolien en Normandie (1 GW) devrait produire l’équivalent de 1,5 million de foyers alimentés d’ici 2028.
- Les batteries et véhicules électriques bénéficient de 7,8 milliards d’euros, avec l’implantation de quatre gigafactories dans les Hauts-de-France. Ces usines devraient produire 1,5 million de batteries par an d’ici 2030, réduisant la dépendance aux importations asiatiques.
- Le recyclage et la gestion des déchets attirent 4,3 milliards d’euros, avec des innovations majeures dans le retraitement des plastiques et des métaux rares. Un site de recyclage de batteries à Dunkerque ambitionne de traiter 50 000 tonnes de batteries lithium-ion par an.
D’autres secteurs émergents, comme la chimie verte et l’hydrogène décarboné, sont en pleine expansion. La filière hydrogène bénéficie de 3,5 milliards d’euros d’aides publiques pour développer 10 GW de capacités de production d’ici 2035. À Belfort, une usine de production d’électrolyseurs prévoit de produire plus de 1 000 unités par an, essentielles pour l’électrolyse de l’eau et la production d’hydrogène vert.
Un rééquilibrage territorial au profit des anciens bassins industriels
Contrairement aux décennies passées, où l’industrie se concentrait dans les grandes métropoles, la réindustrialisation actuelle privilégie les territoires en reconversion. 66 % des nouveaux sites industriels depuis 2020 ont été implantés dans des villes moyennes et des zones rurales, contribuant à un rééquilibrage territorial.
Les Hauts-de-France, la Normandie et le Grand Est concentrent 50 % des investissements industriels en 2024. Ces régions, historiquement marquées par la sidérurgie et l’industrie lourde, se repositionnent sur des filières d’avenir. Dans les Hauts-de-France, le pôle de Dunkerque devient un hub stratégique pour les batteries électriques, tandis que la Vallée de la Chimie, près de Lyon, se spécialise dans la chimie biosourcée et les plastiques recyclés.
Les projets industriels s’implantent également dans des anciennes friches industrielles pour limiter l’artificialisation des sols. En Lorraine, une ex-sidérurgie reconvertie en centre de production d’acier décarboné ambitionne de produire plus de 2 millions de tonnes d’acier vert par an d’ici 2030.
Des obstacles à surmonter pour accélérer la transition industrielle
Malgré cette dynamique, plusieurs freins ralentissent la réindustrialisation verte. Le premier est la lourdeur administrative, avec des délais d’instruction des dossiers pouvant atteindre 4 à 6 ans. Ce facteur constitue un obstacle majeur face aux États-Unis, où des projets industriels similaires sont validés en moins de 2 ans sous l’effet de l’Inflation Reduction Act.
Le coût de l’énergie est un autre défi de taille. Si la France bénéficie d’une électricité relativement compétitive, les prix ont explosé depuis 2019, augmentant de 158 % pour les industriels. Les grands consommateurs d’énergie, comme la sidérurgie et la chimie, plaident pour des contrats d’électricité à long terme avec des prix garantis pour assurer leur compétitivité.
L’accès au foncier est également une préoccupation majeure. La loi Zéro Artificialisation Nette (ZAN) limite la construction de nouvelles usines, obligeant les entreprises à réhabiliter des friches industrielles, ce qui est souvent plus coûteux et complexe techniquement.
Enfin, le manque de compétences constitue un frein critique. L’industrie verte nécessite des profils qualifiés en robotique, en gestion énergétique et en ingénierie des matériaux, or plus de 70 000 postes restent vacants dans ces secteurs. La montée en puissance des formations spécialisées et des écoles d’ingénieurs axées sur la transition énergétique est une nécessité absolue.








