Par conséquent, c’est à l’échelle de l’entreprise qu’une solution à ces importantes problématiques doit être trouvée ; la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) a pour finalité de les intégrer aux côtés de la performance économique. Premier pas d’une nouvelle manière de consommer et de produire, la RSE parvient à lier l’impératif de profit et le triptyque « économie-environnement-société ». Loin d’être parfaitement répandus, ces efforts ont encore du chemin à faire et de nouvelles perspectives à intégrer, à l’image des questions de sécurité-sûreté et d’intelligence économique. Un succès parviendrait-il à transformer durablement le capitalisme financier ?
La responsabilité sociale [1] de l’entreprise symbolise la transposition au monde de l’entreprise des préoccupations de développement durable. Concrètement, elle lie les dirigeants d’une société à l’ensemble des acteurs avec lesquels ils interagissent (les parties prenantes ou stakeholders) – ne limitant plus leurs préoccupations aux seuls impératifs économiques et financiers, puisque s’ajoutent les questions sociales et environnementales. Conceptualisée dans les années 1950, la RSE s’institutionnalise à partir de 2001 en Europe et 2004 à l’international avec deux normes ISO (gestion environnementale puis responsabilité sociale) fournissant des recommandations aux entreprises. En France, la RSE est placée au cœur de la stratégie des organisations, avec notamment les lois de 2001 (obligation pour les entreprises du CAC 40 de rapporter les conséquences sociales et environnementales de leurs activités) et de 2010 (loi Grenelle II, élargissant cette prérogative à toute entreprise de plus de 500 salariés [2].
La mise en place de ces nouvelles responsabilités ne coule pas de source : elle amène les entreprises à élargir le périmètre de leurs activités, en passant d’une vision de court terme centrée sur les profits à des objectifs environnementaux et sociaux de long terme sans garantie de retour sur les investissements. Concrètement, la RSE permet de fédérer les équipes autour d’un ensemble de valeurs et de construire une image « responsable », vecteur de confiance chez les clients et de cohésion au sein des collaborateurs internes. De fait, il est important de souligner le rôle bienfaiteur du développement des politiques RSE sur la réputation des entreprises. Si certains voient là l’effet d’une mode ou une simple case à cocher nécessaire pour avoir une bonne image, il s’agit en réalité d’une vraie opportunité d’intégrer les préoccupations environnementales et sociales parmi les leviers de performance économique – donc, par cercle vertueux, de générer davantage de valeur grâce à elles. Progressivement, les PME (95 % des entreprises françaises) emboîtent le pas des grandes entreprises en matière de responsabilité sociale, mais font toujours face à plusieurs difficultés de mise en œuvre (manque de ressources humaines et de moyens financiers, incertitude des retombées économiques) [3]. Malgré tout, la RSE se diffuse et les PME sont de plus en plus contraintes par leurs clients et leurs salariés de mettre en place de telles stratégies – c’est d’ailleurs souvent un pari gagnant.
D’autre part, la RSE s’accompagne d’une évolution des modes de gouvernance : ces considérations sociales et environnementales sont de simples paroles en l’air si elles ne sont pas intégrées à la feuille de route stratégique des dirigeants (à travers leur inclusion dans le business model, la présence d’un responsable RSE au comité exécutif, etc.). Globalement, la tendance est à la montée en puissance des directeurs RSE qui ont désormais souvent un rôle clé et transversal au sein de l’entreprise. Parallèlement au patronat, les nouvelles responsabilités doivent s’ouvrir à toutes les parties prenantes internes ou externes. Ce faisant, les entreprises bouleversent le cadre classique de la gouvernance à travers de nouvelles co-constructions de la stratégie, qui tendent vers l’équilibre entre les parties – sans pour autant encore y parvenir. Pour continuer ce travail notamment auprès des PME, l’effort de sensibilisation doit être accentué dans le but de dépasser les réticences de beaucoup de dirigeants – les formations universitaires et continues jouent ici un rôle clé.
Une autre notion importante mériterait d’être intégrée aux politiques de RSE des entreprises : l’intelligence économique (IE), qui consiste en la maîtrise de l’information stratégique utile aux acteurs économiques. Elle repose sur trois piliers principaux. En premier lieu, la veille – bien différente de l’espionnage économique, car légale – permet de rassembler un capital informationnel important, indispensable pour connaître ses concurrents et s’adapter à un monde qui change. Dans un deuxième temps, on retrouve la sûreté, décryptée ci-dessus – donc la nécessaire protection de l’information, nerf de la guerre économique qui régit les rapports de force internationaux. Troisième et dernier élément, les stratégies d’influence permettent à l’entreprise de travailler sa réputation et de parfaire son positionnement sur les marchés. Pour autant, l’IE peine à s’imposer au sein des organisations françaises, du fait de l’insuffisance de la promotion publique de ces politiques et de la mauvaise image qui y est toujours associée. Peut-être son inclusion au sein des processus de RSE permettrait-il de mieux installer l’IE dans les stratégies des dirigeants d’entreprises – et inversement, la RSE ne saurait porter tous ses fruits sans une perspective d’intelligence économique.
L’intégration de ces préoccupations non marchandes dans le business model des entreprises amène à interroger l’évolution du capitalisme. Car historiquement, l’entreprise est avant tout un lieu de création de richesses : aujourd’hui, ce sont les conséquences sur notre société de cette essence tournée vers le profit qui sont questionnées. Le capitalisme financier dérégulé tel qu’on le connaît depuis la mondialisation des années 1990 marque la primauté sur l’État de grandes firmes peu intéressées par le destin social collectif de la nation. À partir de là, il convient d’entrée de jeu de se détacher du mythe du « Grand Soir » (une révolution sociale violente n’est pas la solution face aux errements du capitalisme) pour se concentrer sur l’amélioration progressive des règles du capitalisme financier. Améliorer signifie ici réguler, or le principe de responsabilité apparaît comme un outil décisif de cette régulation, qui pourrait permettre l’émergence d’un « capitalisme responsable ». Dès lors, deux écoles de pensée nous peuvent nous éclairer sur la question : l’éthique des affaires aspire à davantage de moralité dans l’entreprise tout entière en intégrant notamment les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance ; la théorie des parties prenantes exhorte l’entreprise à être redevable à tous les acteurs et non plus seulement aux actionnaires. Quoi qu’il en soit, les idées portées par la RSE pourraient permettre de limiter les effets destructeurs du capitalisme financier sauvage, grâce une prise de conscience des dirigeants et l’imposition progressive de normes.
Avec la RSE, c’est de la capacité du capitalisme à autoévoluer dont il est question. S’il est impossible de savoir de quoi l’avenir sera fait, la responsabilisation sociale des entreprises (incluant une culture d’intelligence économique) pourrait être la première pierre d’une promesse d’éthique pour chaque individu – ce, à deux conditions : ce discours doit se traduire dans des actions concrètes afin de ne pas rester vide de sens ; et il ne doit pas conduire à une dictature de la morale où les dénonciations prennent le pas sur le sens commun dans un climat d’entreprise irrespirable.
Lucile YAPO, Directrice Générale du GROUPE ANGELUS MEDICAL SERVICES








