Pierre-Olivier Pineau : « La beauté de la mobilité durable, c’est qu’elle coûte moins cher »

RSE Magazine
30/11/2022


Professeur titulaire au département des sciences de la décision à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau s’interroge sur les politiques gouvernementales de décarbonation de la société, en particulier dans les transports routiers. Selon lui, beaucoup reste à faire pour changer nos comportements individuels.





Quelles stratégies mettre en place aujourd’hui pour favoriser des comportements de mobilité plus écologiques ?
 
Il faut des stratégies se déployant dans plusieurs dimensions : des incitations personnelles pour moins prendre seul une voiture, des incitations organisationnelles pour dissuader les clients et les employés à utiliser une voiture individuelle, et enfin, des initiatives gouvernementales pour déployer des options de transport actif et collectif qui sont rapides, confortables, ponctuels et fréquents.
 
On peut notamment penser à une taxe kilométrique, ajustée selon le type de véhicule, l’heure et le lieu d’usage, pour tarifier les déplacements en automobile, qui s’ajouterait à des frais d’immatriculation beaucoup plus conséquents. Les stationnements ne devraient plus jamais être gratuits et des avantages pour les employés/clients venant en transport actif ou collectif devraient être offerts : lieu sécuritaire pour les bicyclettes, douches, rabais associés au titre de transport.
 
Enfin, les gouvernements devraient s’assurer de mettre en place un réseau de pistes cyclables pratique et sécuritaire, ainsi que des options de transport collectif accessible et structurant. Le tramway est à privilégier pour sa rapidité, son confort, la ponctualité et le faible coût d’opération. Le gouvernement devrait aussi soutenir les plateformes numériques de covoiturage, pour optimiser l’usage des véhicules sur les routes.
 
 

Les infrastructures nécessitent des adaptations concrètes (aires de covoiturage, pôles d’échanges multimodaux, bornes électriques…) pour tendre vers l’écomobilité. En tant qu’expert, quel regard portez-vous sur le modèle français, qui vise à optimiser l’usage des infrastructures existantes ?
 
En effet, il faut maximiser l'usage des infrastructures existantes, parce que nous n'avons pas les moyens de tout changer – et ce ne serait pas souhaitable non plus ! Nous sommes obligés de partir de la situation actuelle et de faire les changements nécessaires progressivement. Beaucoup de choses sont possibles dans le cadre de ce qui existe déjà : la série d’incitations – mentionnées précédemment – à mettre en place ne demande pas de changements physiques. Les plateformes numériques permettent de mieux coordonner les déplacements et de favoriser le covoiturage. Avec une convergence des incitations et une bonne information, la population peut s’adapter et grandement améliorer sa mobilité, pour un coût économique souvent moindre.
 
 

En France, les « autoroutes bas-carbone » constituent un exemple d’optimisation de l'infrastructure existante. Cela pourrait-il être mis en place au Canada (plus difficile compte tenu des problèmes météorologiques – notamment les nids-de-poule en lien avec les nombreux cycles de gel-dégel) ?
 
Oui, les autoroutes bas-carbone peuvent être mises en place partout, et le sont d’ailleurs sans que le nom « autoroutes bas-carbone » ne soit donné. Des bornes de recharge sont déployées dans les stations-services, avec un soutien gouvernemental, des parkings de covoiturage, et des incitations à l'intermodalité. Le frein à l’utilisation de ces installations est l’absence de mesures convergentes – individuelles, collectives et sociétales – permettant de véritablement changer les pratiques de mobilités.
 
 

Si d’importants efforts sont demandés aux constructeurs automobiles pour prévoir des véhicules zéro émissions, un effort d’une ampleur identique doit être demandé aux autres parties prenantes à commencer par les entreprises de l’amont énergétique. Comment peut-on produire davantage d’électricité renouvelable ?

La mobilité durable doit être une mobilité qui demande moins d’énergie : les transports actifs et collectifs répondent à ces critères. Mieux vaut même une voiture à carburant fossile avec quatre passagers, que quatre voitures électriques. La priorité ne devrait donc pas être à tenter de rapidement électrifier les véhicules, mais à transformer notre approche des transports.
 
Ceci-dit, il est possible qu’il faille davantage d’électricité renouvelable à l’avenir. Il faut favoriser l’intégration d’éoliennes et de panneaux solaires. Les toits des bâtiments devraient de plus en plus être utilisés pour la production d’électricité solaire, qui pourra être mieux stockée dans les véhicules électriques qui vont aussi devenir plus fréquents.
 
Il y a des gros efforts de compréhension à faire pour nous tous, à l'avenir il faudra consommer moins d’énergie, avoir plus d’énergie renouvelable… et donc accepter de modifier à la fois nos habitudes et les modes de production d’énergie.
 
 

La question du financement est particulièrement sensible, notamment dans un contexte d’augmentation des prix de l’énergie. Comment peut-on concilier accélération de la transition, besoin de mobilité et crise énergétique ?
 
La beauté de la mobilité durable, c’est qu’elle coûte moins cher. La marche et le vélo ne coûtent presque rien, et au contraire peuvent vous éviter de payer un abonnement dans un centre sportif, puisque vous intégrez le sport dans votre emploi du temps. Le transport collectif et le covoiturage coûtent beaucoup moins que les dépenses agrégées des ménages pour l’achat, l’entretien et l’usage de leurs véhicules. La société dans son ensemble va donc réaliser des économies en répondant différemment à nos besoins de mobilité.
 
Comme il est possible de faire beaucoup mieux dans le cadre des infrastructures existantes (marche, vélo, covoiturage, télétravail, livraison), beaucoup de déplacements pourraient être évités. Le problème n’est pas économique, il est dans le changement des pratiques et dans l’inertie sociale. Il faut une convergence des incitations, avec un partage d’informations qui expliquent les raisons du changement et l’éventail des possibilités.
 
 

Dans un de vos articles , vous dites que « la technologie et l’intelligence artificielle vont nous aider à mieux gérer notre consommation ». De quelle manière ?  
 
Cette aide se trouvera essentiellement dans la mise en commun des modes de transport disponibles et des besoins de mobilité. C’est déjà possible : des applications comme Google Maps vous donnent les options possibles pour différents trajets – avec le coût, les horaires et même, maintenant, la dépense énergétique, dans certains cas. Si en plus le covoiturage pouvait davantage se faire en temps réel (ce que des applications comme Uber rendent de plus en plus possible), alors l’usage d’un véhicule personnel serait de moins en moins attrayant : pourquoi acheter, entretenir, stationner, assurer un objet qui ne sert que quelques minutes par jour et qui est moins performant que les options alternatives ?
 
Le développement des technologies innovantes sur les territoires, telles que le covoiturage dynamique (qui met à disposition des habitants un système de covoiturage en temps rééel) est également une partie importante de l'avenir. Dans les régions où la densité ne permet pas autant de transport actif et collectif officiel, ce type de technologies numériques permet de créer du transport collectif avec les véhicules privés. Ce sera une manière d’optimiser le parc automobile tout en renforçant les liens sociaux. Les gens devront partager des moments et discuter un peu. Une belle manière d’humaniser des changements qui, sinon, pourraient paraître imposés froidement par la situation.
 
 

Comment faire en sorte que ces projets puissent être soutenus plus amplement par nos gouvernements ?
 
Ces projets permettent d’atteindre plus rapidement les cibles de réduction des émissions de GES que d’attendre que le parc automobile s’électrifie progressivement… sans créer la congestion monstre que les véhicules électriques ne réduisent en rien. Ils coûtent moins cher que la mobilité dont il faut se débarrasser. Ils rendent la population plus active – et cela va contribuer à sa santé physique. Alors que les coûts des systèmes de santé ne cessent de grossir, toute initiative qui fait plus bouger la population devrait être favorisée. En plus, moins de véhicules sur les routes, c’est moins de pollution de l’air, de bruit, moins d’accidents – d’autres gains en santé et pour la qualité de vie.