La fin du Franc CFA, explications d'un bouleversement géopolitique africain par Loup Viallet

RSE Magazine
16/04/2021


Spécialiste de l’économie et de la géopolitique africaine, Loup Viallet est l’auteur de l’ouvrage « La fin du Franc CFA ». Conférencier à l’IEP Paris et à l’ESSEC, il nous éclaire sur la transition du Franc CFA à l’Eco mise en place par Emmanuel Macron. Expert des questions africaines, Loup Viallet décrypte avec nous les dessous de ce bouleversement en Afrique.



Le franc CFA semble bel et bien toucher à sa fin. Ses détracteurs le considèrent comme un symbole post colonial. Simultanément néo-colonialiste et frein au développement de l’Afrique, l’existence de cette monnaie nous interroge fermement sur les intérêts de la France en zone Franc.


Quelle est la véritable différence entre l’Eco et le Franc CFA ?

Il y a la même différence entre ces deux monnaies qu’entre les notions d’« assistance » et d’ « assistanat ». Comme le franc CFA, l’éco sera lié à l’euro à travers un régime de parité fixe, sa convertibilité externe et sa crédibilité internationale seront assurées par les finances publiques françaises. Cependant, contrairement au franc CFA, dont l’existence supposait des contreparties de la part des pays africains en échange de cet atout (le franc CFA est la monnaie la plus crédible d’Afrique), l’éco ne comporte aucune réciprocité, aucun garde-fou. Ainsi la fraction des réserves placées en gage auprès du Trésor français sera rapatriée par la Banque Centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), et les experts français ne siègeront plus dans ses instances. Cela n’est pas rassurant, à plusieurs titres. Les réserves du « compte d’opérations » ne sont pas substantielles, aussi leur rapatriement n’aura pas d’impact sur le financement des économies de la zone éco, d’autant que la BCEAO pourrait poursuivre sa tendance lourde à thésauriser ses devises. On ne doit pas s’attendre à un desserrement des taux dans la future zone éco, puisque le remplacement de la monnaie de changera rien à la défiance des institutions financières locales quant à la crédibilité des projets et à la solvabilité des demandeurs de prêts. Ensuite, le retrait des experts français ne sera pas sans conséquences : n’ayant qu’un droit de regard et non un droit de veto dans ces instances il ne sont pas les instruments d’une tutelle, mais des garanties de crédibilité qui ne sont pas absurdes car sans l’assistance financière et technique de la France, les monnaies des pays africains seraient aussi inconvertibles et instables que celles de leurs voisins. La France s’engage donc avec l’éco à soutenir une monnaie dont elle ne connaît rien de la gestion. Pire : l’un des plus grands défauts du franc CFA demeure encore le suivant : bénéficiant d’une monnaie toujours stable et crédible, beaucoup de pays africains ne se sont pas servi de leur atout pour engager les réformes nécessaires à la diversification de leur économie à la structuration de leurs marchés communs, mais en ont profité pour importer massivement des marchandises à bas coût (leurs plus faramineux déficits structurels sont avec la Chine). Ce dévoiement de l’usage du franc CFA par ses bénéficiaires ne comporte aucune limitation dans le projet de l’éco. L’éco va accentuer les défauts du franc CFA.

Les chefs d’État africains, soulagés du poids de l’idée qu’ils seraient inféodés à la France, ne risquent-ils pas d’adopter une posture plus autoritaire ?

Votre question part du postulat que les chefs d’État africains penseraient qu’ils sont inféodés à la France, parce que leur monnaie est garantie par cette dernière. C’est faux : cela fait depuis les années 1970 que la gestion du franc CFA n’est plus souverainement conduite par la France. Depuis un demi-siècle, les chefs d’Etat et les banques centrales africaines ont rapatrié des moyens et des compétences (pouvoirs de nomination, de modification des taux directeurs, d’admettre ou d’expulser des membres), et depuis le passage à l’euro, la France est une garante dont la coopération est surveillée par les institutions européennes. Par ailleurs, comme je vous l’ai expliqué, les dirigeants africains sont libres de rester dans la zone franc ou bien de la quitter. Pour ce faire il leur suffit d’activer l’article 10 de la convention de coopération monétaire, puis d’assumer que leur future monnaie nationale soit soutenue par une économie faillible et instable et des finances publiques peu crédibles.
La plupart des pays qui ont commencé à coopérer avec la France il y a soixante ans sur les questions monétaires, ont continuellement renouvelé leur adhésion au franc CFA. Certains sont partis, puis revenus : le Mali a quitté pendant 22 ans la zone franc avant d’y ré-adhérer et il a retrouvé une monnaie convertible. En réalité, la dénonciation de cette monnaie comme une « monnaie coloniale » par certains dirigeants, relève exclusivement de la démagogie et du calcul électoraliste. Faire de l’ancienne métropole le bouc-émissaire des difficultés de ses anciennes colonies permet de ne pas avoir à assumer ses propres échecs à bon compte, surtout parce que les dirigeants français n’osent plus se montrer fermes.
Croyez-vous que le président du Tchad Idriss Déby ait rompu avec le franc CFA après avoir affirmé en 2015 dans un discours à la nation que c’était une monnaie néocoloniale ? Il n’a pas été expulsé après avoir tenu ces propos et son pays bénéficie toujours de la coopération monétaire cinq ans après. Cet accès de démagogie lui a sans doute permis de renforcer son image d’homme fort, quelques mois avant les élections de 2016, qu’il a largement remportées. Pourquoi, alors qu’il a vertement dénoncé le franc CFA dans son autobiographie, le président ivoirien Laurent Gbagbo a-t-il reconduit la participation de son pays aux institutions de la zone franc en apposant sa signature au traité de l’union monétaire ratifié à Ouagadougou le 20 janvier 2007 quand il était chef de l’État ? Les raisons sont les mêmes : d’un côté les dirigeants africains qui choisissent de rester ou ré-adhérer à la zone franc ont bien conscience que le franc CFA est un atout pour leurs économies. Mais d’autre part, cette monnaie, à cause de son nom et de sa réputation plutôt qu’à cause de son fonctionnement et de ses qualités, est devenue le symbole d’une oppression néocoloniale pour certaines franges de l’électorat (en Afrique, les panafricanistes, en France, les décolonialistes). Il se trouvera toujours des chefs politiques suffisamment cyniques pour jouer sur tous les tableaux tant que le gouvernement français restera passif sur ce sujet, tant qu’il se laissera diffamer sans réagir fermement. Si la coopération monétaire était rompue, les démagogues africains seraient privés d’un bouc-émissaire efficace et devraient assumer sans ambiguïtés tous les échecs de leurs politiques économiques.