Infobésité et appropriation des connaissances

Sandrine Lieren
22/08/2012


L'impression d'être quotidiennement confronté à un Tsunami d'informations à travers Internet, les livres, la télévision ou encore les journaux est un phénomène bien connu par les chercheurs et autres spécialistes de l'information, appelé « infobésité ». Est-ce que cette infobésité constitue pour autant un frein à l'appropriation des connaissances ?



La réponse n'est pas tranchée... même si la question du volume d'information, quant à elle, semble l'être. Quasiment depuis que le livre existe, la production d'information a été plus importante que ce que l'homme est en capacité d'absorber. Le récent développement des réseaux n'a fait qu'accentuer le phénomène.

Les chemins de la connaissance

On estime à environ 300 milliards de giga octets (Go) les données émises chaque année sur Internet avec un temps de transmission moyen 0,25 seconde, soit 2,4 terra octets (To) en transit dans le réseau à tout moment. Si les données qui circulent globalement, certains silos d'informations sont facilement repérables. C’est le cas de l’encyclopédie Wikipedia  qui compte, uniquement en France, plus de 1 246 329 articles et dont l'institut de mesure Médiamétrie estimait à 18 564 000 le nombre de visiteurs uniques pour le seul mois d’octobre 2011.
 
Comment alors organiser toutes les connaissances qui assaillent notre cerveau, comment faire le tri entre ce qui nous est nécessaire et le superflu ? Devant la quantité de livres qui nous sont proposés chaque année, quel est celui qui nous apportera ce supplément d’âme que nous recherchons tous ? Dès notre plus jeune âge, les parents, l’instituteur, nous inculquent les choses essentielles qui vont nous aider à grandir. Nos professeurs ensuite nous guident dans le fatras des choses à connaître pour nous cultiver et aiguiser notre intelligence. A chaque étape de la vie, les outils de transmission changent, de la parole à l'écrit, les deux étant complémentaires. Une constante : le livre, qui a été depuis toujours un vecteur de connaissances et un pourvoyeur d’idées. 

Le métier d’éditeur, dans tout ça?

L’apport de l’éditeur dans la transmission de la culture reste essentiel. C’est d'abord lui qui décide de ce qu’il va éditer, romans, essais, album d’images. Le choix d’un auteur, de son sujet, correspond à sa volonté de mettre en avant un ouvrage qui – en principe - touchera le plus grand nombre. Ses critères de sélection parmi les milliers de manuscrits qu’il reçoit sont la pertinence du propos, la qualité d’écriture et le caractère original de l’ensemble. La valeur ajoutée de l'éditeur est farouchement défendue par les professionnels français du livre, reconnus dans le monde entier pour leur travail "éditorial". Arnaud Nourry, PDG d'Hachette Livre, principal éditeur français, et à la tête de quelques-unes des maisons les plus prestigieuses (Grasset, Fayard, Dunod...) reconnaît laisser une marge de manoeuvre totale aux éditeurs, et n'interfère en rien dans leurs choix éditoriaux. En revanche, la stratégie numérique est gérée au niveau du groupe.
 
D'un point de vue sociétal et technologique, les éditeurs doivent aujourd'hui gérer leur migration numérique. Ils doivent être en mesure de démontrer la pertinence stratégique, technique et sociale de nouveaux business models associés à leur activité, comme par exemple le livre numérique, la diffusion sur des canaux multi-supports ou encore l'impression à la demande. Pour autant, tous les usages sont dans la nature, pourrait-on dire, à l'instar du patron d'Hachette qui rappelait récemment "la dimension culturelle associée à l'objet-livre", encore bien prégnante en France. Ce qui s'explique en partie, selon Arnaud Nourry,  par le fait que "les libres penseurs du monde ont besoin des livres pour passer leurs messages et raconter leurs histoires de façon à ce que ceux-ci  puissent être non pas consommés, mais absorbés."  Le livre numérique, pour sa part, répondrait davantage aux envies de "papillonnage de l'esprit" et serait l'instrument d'une lecture "de surface": Livres Hebdo, en 2009, écrivait au sujet de nos écrans d'ordinateurs qu'ils "soumettent les textes à des modes d'appropriation qui sont aussi ceux de la succession jamais épuisée d'images éphémères. Le browsing n'est-il pas, d'une certaine manière, une forme de zapping?" Une position que rejoint Arnaud Nourry, lorsqu'il estime que"la recherche de la rapidité se fait trop souvent au prix du sens".
 
C'est donc, concrètement, le métier d'éditeur qui évolue avec les usages sociétaux: technologies, modes d'apprentissage, nomadisme... Mais leur coeur de métier demeure invariable: ce sont eux également qui, pilotent la conception de l'objet "livre" dans tous ses aspects matériels. La réécriture, la relecture, la mise en page, la typographie, l’iconographie, sont autant d’éléments qui vont en améliorer son confort de lecture. Pour les ouvrages de sciences humaines, documentaires, ou historiques, un soin tout particulier est apporté à la table des matières, aux notes de bas page et aux index. Tous ces éléments structurent le livre et accompagnent le lecteur dans l'appropriation des connaissances. Concevoir un livre pour en faire un outil de connaissance performant est un savoir-faire qui reste l’apanage du métier d’éditeur quelque soit la matérialité de l'objet. A l'éditeur, ensuite, de s'adapter aux différents usages.

Le livre dans l'ère des nouvelles technologies

Sandra Enlart, cofondatrice de D-Sides, laboratoire d’innovation pédagogique, explique dans un article intitulé « Le numérique doit-il nous conduire à repenser l’enseignement ?  » (La Croix) que « L’avènement des nouvelles technologies a changé la notion d’apprentissage. N’est-on pas déjà en train d’apprendre lorsque l’on se rend sur la Toile pour chercher des données que l’on va ensuite trier et ranger ? À l’évidence, la mémoire numérique, infiniment plus étendue que la mémoire humaine, nous amène aussi à nous interroger sur la somme et les contours des savoirs qu’il est indispensable de mémoriser. ». Dans cette optique, cela fait déjà plusieurs années que l’éditeur scolaire Hatier, fournit aux enseignants en complément des manuels « traditionnels » une clé USB qui lui permet d’adapter le contenu des cours et de faire du « sur mesure ».  
 
On trouve aussi désormais sous forme numérique la plupart des grandes encyclopédies et des dictionnaires. A la différence de sources documentaires comme Wikipedia qui fait appel à la bonne volonté des internautes, le contenu de ces ouvrages est certifié par les meilleurs spécialistes de chaque domaine, sélectionnés par l’éditeur. Et si une encyclopédie comme Britannica annonce la fin de son édition papier après 244 années d’existence, c’est pour mieux souligner qu’avec leur site Internet, ils ont un meilleur outil, « actualisé continuellement » et « bien plus complet ». Le travail de l’éditeur continue sous d’autres formes et veille à optimiser l’ergonomie de ces publications pour aider le lecteur à trouver et à s'approprier la bonne information, au bon moment. 

Demain : un livre social

Si le livre imprimé est un « objet » définitif, le nouveau livre numérique lui va certainement être multiforme. Déjà on peut y adjoindre des images animées, des vidéos, et des liens qui permettent de consulter en ligne des sources d’information complémentaires, mais ses possibilités d’interactivité s’avèrent innombrables.
 
C’est l’opinion de Lorenzo Soccavo, auteur en 2007 de Gutenberg 2.0, le futur du livre, qui écrit: “Au début du 21e siècle, le passage de l'édition imprimée à l'édition numérique ouvre des perspectives nouvelles. La lecture devient multisupport et multicanal, interactive et multimédia. Le seul fait que l'imprimé ne soit pas hypertexte semble le disqualifier et les lecteurs se familiarisent progressivement avec de nouveaux dispositifs de lecture : tablettes tactiles à encre électronique qui reproduisent les conditions de la lecture sur papier, ou tablettes internet connectées...”. Ce “chercheur indépendant en prospective du livre” a créé l'”incubateur MétaLectures ” pour présenter, expérimenter et développer des solutions innovantes dans l'univers du livre et avec comme objectif que les professionnels du livre s'y installent pour y tester de nouvelles formes de narration et de nouvelles interfaces de lecture.
 
Profitant de l'interactivité offerte par Internet, les nouveaux modes de narration et de lecture deviennent progressivement "sociaux". Demain, le partage d'annotations et de commentaires de lectures vont éminemment contribuer à l'appropriation des connaissances. Car le savoir prend toute sa valeur lorsqu'il est partagé !